Or il se trouva qu'à cette époque Sophie, la vraie Sophie, était fort malade; elle s'en allait de fièvre lente, couchée entre les quatre murs blancs de son petit réduit, qui lui faisait l'effet d'une tombe; elle était aussi pâle qu'un marbre, et ses grands yeux étaient pleins d'une mélancolie navrée.

Cependant cette maladie lui devenait salutaire: elle changeait au moral comme au physique; dans ses longues nuits sans sommeil, elle faisait son examen de conscience, et, en se comparant à sa sur de lait, elle voyait enfin ses fautes, son égoïsme, sa vanité; elle en eut honte, et, quoique triste encore, elle se montrait tendre et douce envers sa mère et supportait vaillamment son mal.

Comme je voudrais vivre pour devenir bonne et pour aimer à mon tour, pour réparer mes fautes et me rendre utile!" soupirait-elle parfois.

Mais il était trop tard; elle était atteinte mortellement, et malgré les soins de sa mère éplorée et de Mme Milane, qui la fit transporter à la Seille, elle ne put guérir.

L'excellente dame fut vivement peinée en retrouvant en si triste état sa Juliette autrefois.

Cependant la campagne parut un peu ranimer la malade; elle respirait avec ivresse l'air pur et les brises tièdes de ce lieu aimé. Elle passa ainsi l'été.

Il y avait un an, à pareille époque, elle était bien fière d'être la petite Kernor, et maintenant elle n'était plus que la petite Marlioux.

Mais elle ne se sentait plus humiliée que par le souvenir de son orgueil passé.

La belle saison s'écoula donc dans une tranquillité relative que troubla un seul événement: Félix Marlioux, qu'on ne pouvait corriger de ses vices honteux, fut écrasé par une voiture au chemin des Catalans, un soir qu'il s'y était laissé tomber ivre-mort.

Sa fille le regretta, car elle se disait: "Je l'aurais pourtant aimé, et je l'aurais peut-être ramené à nous en devenant bonne comme Folla."