" Madame de Cergnes doit menvoyer une orpheline peu intelligente mais douce, qui a besoin de lair de la forêt et qui me servira avec dévouement. De plus, elle pourvoira à ma nourriture; jaurai du pain blanc et un peu de vin pour réchauffer mon vieux sang. Et puis, tu viendras me voir souvent, mignonne; voyons, accepte; dis oui."
La Moucheronne fit un signe de tête négatif.
" Alors, il faudra tordonner, reprit Manon. Mon enfant, tu mentends bien, tu vas aller chez madame de Cergnes et tu lui diras que je te donne à elle et que je la remercie de ce quelle fera pour toi. Dans trois jours, tu prendras possession de la petite chambre quelle ta arrangée près de celle de sa fille; vois, je taccorde encore ce temps pour rester dans ma cabane. Promets-lui de toujours la contenter; nest-ce pas, ma mignonne, va lui dire cela et ne crains plus de te montrer au château, tu ny es plus une inconnue; seulement, nemmène pas Nounou."
La Moucheronne nobjecta pas un mot, et, après avoir installé confortablement sa vieille amie dans un bon fauteuil que lui avait envoyé la comtesse, elle prit sa course, seule cette fois.
Depuis quelque temps, elle et Nounou ne quittaient plus ensemble la pauvre infirme. Aujourdhui, la louve restait au logis, réchauffant de la tiédeur de son corps les pieds refroidis de la vieille femme.
Lorsquon entendit plus les pas de la Moucheronne, Manon se prit à soupirer:
" Ah! Dieu clément! que ce me sera dure chose de ne plus avoir auprès de moi cette jeunesse et ses soins attentifs. Une étrangère ne sera pas pour moi ce quest la Moucheronne, et il me faut bien du courage pour éloigner celle-ci de mon toit à lheure où mes forces déclinent tout à fait. Cependant, je dois me séparer delle; son avenir en dépend, son propre intérêt lexige. Dieu pourrait me châtier, si je ne profitais de loccasion qui se présente de la faire instruire et éduquer comme une demoiselle; la petite a, par elle-même, quelque chose de… de comme il faut; elle sera à sa place là-bas. Je vous demande ce quelle aurait fait plus tard toute seule dans la forêt, séparée de la société et vivant comme une sauvageonne des bois? Non, ce que jai fait est bien et le bon Dieu men saura gré. Aussi bien, ce nétait pas moi qui pouvais lui enseigner son catéchisme à cette petite, et elle doit connaître la religion; elle me pose parfois des questions qui membarrassent et auxquelles je ne sais que répondre; je crois, les yeux fermés, moi, et je napprofondis pas comme elle."
Pendant ce temps, la Moucheronne était assise dans le boudoir de Mme de Cergnes, ses petits pieds bruns et nus enfoncés dans la laine épaisse du tapis; une douce chaleur lenveloppait, et elle buvait à petites gorgées un liquide exquis que lui avait préparé Valérie, car il pleuvait bien fort et lenfant avait été transie en route.
Elle souriait à ces soins:
" Je suis accoutumée à tout supporter, disait-elle, le froid, le soleil, les averses, et rien ne ma fait mal encore."