Marie, nous lavons dit, avait dautres sujets de tristesse, et, quil fît sombre ou que le soleil rayonnât dans le ciel bleu, son visage ne séclairait complètement que les jours où la comtesse lui permettait de diriger ses pas vers la forêt.
Cependant, outre les trois affections qui lentouraient à Cergnes, Marie y trouvait aussi deux grandes douceurs: lune venait des enseignements religieux reçus de la bouche même de M. le curé de St-Prestat qui, venant dîner deux fois par semaine au château, en profitait pour catéchiser celle quil appelait, en riant, sa brebis égarée.
Certes, la petite brebis nétait pas difficile à ramener au bercail; outre que sa mémoire toute neuve retenait immédiatement le texte du catéchisme, elle écoutait avec avidité les instructions qui lui étaient données. Lorsque, pour la première fois, on lui raconta lhistoire du Christ, et quelle apprit quelles souffrances le fils de Dieu avait endurées pour nos péchés, elle éclata en sanglots, elle quon navait jamais vue pleurer, et on eut beaucoup de peine à lui affirmer quelle ne serait pas damnée pour avoir fait mourir son bourreau Favier, puisque, à ce moment elle était encore inconsciente, et puisquelle se repentait si amèrement de cet acte de vengeance.
Un grand amour pour Dieu, une profonde admiration pour les uvres des saints, entrèrent dans cette petite âme sombre et achevèrent de la rendre belle et forte. Marie devait faire sa première communion dix-huit mois plus tard afin de sinstruire complètement; et puis, ne sachant si lenfant avait reçu le baptême, on devait lui administrer ce sacrement sous condition. Et Marie regardait avec respect son amie Valérie qui avait été confirmée lhiver précédent à Paris, et elle enviait son sort.
La ferveur de Valérie négalait cependant pas celle de la petite sauvageonne, si longtemps ignorante de ce Dieu qui aurait pu la consoler, si elle lavait connu, alors quelle souffrait sous le joug brutal de Favier.
Manon, qui saffaiblissait mentalement de jour en jour, ne se souvenait plus de la lettre trouvée dans les décombres fumants de la maison du braconnier; la Moucheronne nen parlait pas, non plus, ne devinant pas que lobscurité relative à sa naissance pouvait séclairer soudain à cette lecture, et gardant pour elle son trésor, unique souvenir et relique chère de ce père quelle navait pas connu et qui avait eu une si triste fin.
La seconde douceur que Marie trouvait sous le toit de Cergnes était le Baby.
Le Baby, cest-à-dire un adorable poupon de deux ans environ qui faisait les délices de toute la maison.
La première fois que la Moucheronne vit ce petit être aux membre menus et potelés, quelle entendit ce baragouin enfantin si doux à loreille des mamans et de ceux qui aiment les bébés, elle demeura pétrifiée.
Elle savait bien quelle avait été plus petite quelle ne létait alors; on lui avait dit que tout homme avant de devenir grand passe par lenfance, mais elle navait jamais vu de baby et celui-ci la ravit jusquau fond de la lâme.