Elle souffrait dêtre séparée de ces deux vieilles amitiés fidèles. Délicate en ses sentiments jusquà manifester le moins possible ses désirs, elle nosait avouer à Mme de Cergnes que demeurer huit jours sans aller à la forêt lui semblait une éternité.

Puis, il lui manquait aussi ses grandes courses vagabondes à travers les sentiers perdus, dans louragan, le vent et la gelée souvent; les siestes sur la mousse et les rêveries au bord du ruisseau.

Cette enfant des bois, passée trop promptement dune vie libre au grand air à une vie de serre-chaude, étouffait parfois dans sa cage dorée.

Mais, encore une fois, dans sa délicatesse extrême, reconnaissante de ce quon faisait pour elle, elle laissait croire à tous quelle était parfaitement heureuse.

Elle avait des ennemis sous ce toit où lappelait à vivre la volonté de la châtelaine. Ces ennemis, on le devine, étaient les domestiques et à leur tête Mlle Sophie, la femme de charge.

Cette vieille fille, quinteuse et grincheuse, ne pouvait pardonner à lenfant son apparition fantastique, au milieu de lorage, le premier soir où la Moucheronne était venue au château.

Les valets, grondés à cause delle à cette même époque, ne pouvaient souffrir cette petite créature brune et silencieuse qui demeurait polie avec eux comme avec tous, mais exempte de toute familiarité. Heureusement pour elle, ils ne trouvaient pas à la prendre en faute soit dans ses paroles soit dans ses manières, mais une fois réunis à loffice, ils se plaignaient amèrement entre eux dêtre obligés de servir une va-nu-pieds, une Bohémienne ramassée on ne savait où et dont le caprice de madame avait fait tout à coup la compagne de Mlle Valérie.

Ils blâmaient hautement leur maîtresse, taxant sa conduite dimprudente.

"Car, disaient-ils, Dieu sait ce quil y a au fond de cette nature inculte qui a vécu aux côtés dune louve et dune folle. Qui vivra verra, mais nous ne serons pas surpris si un beau jour la petite sorcière nest pas chassée de la maison où elle a su si habilement se faire une place dorée, tout en feignant de se faire prier pour rentrer."

La Moucheronne ne sapercevait seulement pas de laversion dont elle était lobjet de la part des domestiques; elle ne voyait ni leurs regards haineux, ni leurs sourires méchants, soigneusement dissimulés sous une air obséquieux car ils voulaient ménager la favorite de mademoiselle.