Le plus dur pour elle a été de saccoutumer aux chaussures; son petit pied brun, habitué à fouler indistinctement le sol durci ou le gazon épais, sest trouvé fort mal à laise dans cette prison quon nomme une bottine.

Hélas! il lui a bien fallu se faire à mille autres choses peu agréables, telles que demeurer assise deux ou trois heures de suite pour épeler lalphabet, tracer des lettres sur le papier, former un feston sur la toile à laide dune aiguille, et manger de toutes sortes de mets qui lui étaient inconnus jadis.

Marie nétait pas gourmande, et il lui était pénible de demeurer immobile à table pendant toute la durée dun repas, servie par des laquais attentifs à sa moindre gaucherie.

Cependant, la fillette sétait promptement formée aux bonnes manières dont linstinct semblait, dailleurs, inné en elle; de jour en jour sa nature farouche sassouplissait; elle aimait létude et sy adonnait avec une ardeur qui étonnait lindolente Valérie. Elle comprenait surtout très vite la musique: si ses doigts étaient raides et malhabiles, du moins son oreille, très juste, retenait-elle les airs quelle entendait ou quelle déchiffrait et quelle rendait avec une surprenante expression.

Il était resté dans lâme de cette petite sauvage de mélodieuses sonorités recueillies les nuits dété dans les bois, ou auprès des nids doiseaux dans les matinées de printemps; aussi comprenait-elle supérieurement lart musical.

Moins profonde et plus frivole, Valérie jouait de préférence les airs en vogue ou les danses qui lui donnaient un avant- goût des plaisirs de lhiver.

Valérie, de son côté, sattachait de jour en jour davantage à sa compagne; elle samusait de ses naïvetés, de ses réflexions toujours pleines de bon sens, et elle linitiait peu à peu à sa vie de jeune fille du monde.

Madame de Cergnes appréciait vivement Marie dont elle voyait progresser la nature fine et sérieuse, et Miss Claddy était bien aise de déployer son érudition aux yeux dune élève moins nonchalante que mademoiselle de Cergnes.

Ainsi la Moucheronne était heureuse?… une vie dorée au sein dun château somptueux, des repas succulents, des jeux et des études agréables, des toilettes qui rehaussaient léclat de son joli visage, navait-elle pas tout à souhait?

Alors pourquoi la Moucheronne soupirait-elle souvent, les regards tournés du côté de la forêt où Manon et Nounou trouvaient sans elle le temps bien long?