Maintenant, ce nétait plus cela: Manon séteignait sans souffrances, sans convulsions, un sourire heureux sur ses lèvres flétries, avec une grande expression de paix et de repos.

Le prêter qui est venu lui apporter les derniers sacrements avant la nuit, est reparti exercer son ministère vers un autre lit de mort, et la petite servante qua épouvantée lidée du trépas, sest enfuie au village, laissant la Moucheronne seule, avec la louve, auprès de cette agonie. Mais la Moucheronne na pas peur. Oh! cela est si différent de la fin tragique de Favier; et ses larmes se sont taries en considérant la mourante, si heureuse de goûter le repos que lui refusait la terre. Et enfin, la jeune fille qui sait maintenant bien des choses ignorées jadis, se dit que le trépas est doux à qui na pas goûté les joies dici-bas.

Mme de Cergnes et sa fille, absentes depuis deux jours, ayant été invitées au mariage dune amie dans un château des environs, ne se doutent pas du malheur survenu à leur chère Marie. Quant à miss Claddy, si elle na pu accompagner celle- ci à la forêt, cest quune affreuse migraine la retient au lit, et aucun des domestiques ne sest offert pour escorter "la Bohémienne."

La nuit fut longue et triste pour la pauvre petite; on était à lentrée de lautomne et le vent du nord gémissait dans les branches des arbres; cette musique infiniment mélancolique rappelait à la Moucheronne ses sombres veillées dhiver dans la cabane de Favier, et en son cur, elle remerciait Dieu de lavoir retirée de cette existence de misère.

Le matin la trouva pâle et accablée auprès du corps raidi de sa vieille amie.

Elle se sentait soutenue par dautres affections, mais il lui semblait que ces affections récentes navaient pas la solidité de cette ancienne tendresse un peu dure, un peu bourrue parfois, la première quelle eût rencontrée ici-bas après celle de Nounou.

Mme de Cergnes et miss Claddy la rejoignirent quelques heures après; elles amenaient une religieuse du village qui rendit les derniers devoirs à la morte.

Lorsquon eut mis les restes de la pauvre Manon dans le cercueil que la comtesse avait payé, car la vieille solitaire ne possédait que quelques hardes et un misérable mobilier, elles suivirent toutes les quatre le corps au petit cimetière.

La louve les accompagnait la tête basse, la queue serrée, lil terne.

Lorsque tout fut fini, Marie baisa pieusement le seuil de la pauvre cabane où elle avait passé ses premiers jours de paix et que Mme de Cergnes laissa intacte à la prière de la jeune fille qui désirait y retrouver le souvenir de la morte; puis, la fillette encore pâle et affaissée sous le poids de sa douleur silencieuse mais profonde, montra du doigt la louve qui levait sur elle son il intelligent.