A lautomne suivant, on se rendit à Paris, à la grande joie de Valérie; Carmen ne se plus pas autant dans le bel hôtel du boulevard St-Germain que dans le château un peu mélancolique de St-Prestat.
Nounou quon avait emmenée se faisait vieille, et, quoiquelle dormît la plupart du temps sur un coussin moëlleux dans le grand hall quil lui était permis dhabiter, elle soupirait souvent après lair de la forêt qui lui manquait à présent.
Cependant Carmen devait voir son désir se réaliser; elle résida aussi longtemps et aussi souvent quelle le souhaitait à Cergnes: Le pays où elle avait vu ses premières douleurs et ses premières joies lui était cher.
Tandis que Valérie épousait un jeune châtelain des environs de St-Prestat qui aimait aussi beaucoup la vie de Paris, Carmen de Nuovi mettait sa jolie main dans la main loyale de son cousin Gérald.
Ils avaient tous les deux le goût de la contrée un peu triste et solitaire où ils pouvaient faire beaucoup de bien. Le château de Cergnes et ses dépendances furent donnés au jeune homme qui remit sa démission au régiment.
Sa mélancolie avait disparu, tout en lui laissant sa belle gravité, cette gravité peinte aussi sur le charmant visage de Carmen.
Gérald de Cergnes avait dû épouser quelques années auparavant une jeune fille qui était morte presque subitement au sortir dun bal, et il en avait gardé longtemps une impression profonde. Mais à présent, il était heureux et il rendait heureuse celle quil appelait quelquefois "la Moucheronne" quand il ravivait en souriant le souvenir du passé.
Le propriétaire de la forêt, toujours joyeux viveur, a fini par écorner passablement sa fortune; or il a été satisfait de trouver un acquéreur pour ses bois, lequel acquéreur les a payés largement: cest Mlle de Nuovi, devenue la vicomtesse de Cergnes; et à présent sa chère forêt est à elle, bien à elle, et elle a fait ériger un chapelle au lieu où se dressait autrefois la cabane de son bourreau; puis une autre plus belle encore au pied dun chêne où lon a trouvé des ossements humains.
Nounou termine ses jours dans la paix au milieu de ses amis, et déjà une nichée de babies roses et rieurs jouent entre ses pattes, lui tirant les oreilles ou les poils sans que la brave bête sen montre irritée. Au contraire, elle remue sa vieille queue un peu pelée, chaque fois quune petite voix argentine bégaie: "Nounou! Nounou!"