La Moucheronne se demanda ce quétait cette espèce de collier de perles noires quégrenait la vieille femme en sassoupissant.
Enfin, accroupie à ses pieds et ne dormant que dun il, Nounou reposait sa grosse tête noire sur ses longues pattes velues.
Ce tableau plein de paix et de tranquillité, quoique dépourvu de luxe et même de bien-être, apparut à la fillette comme limage de la félicité parfaite, et elle se mit à songer en attendant le réveil de ses deux gardiennes; ce réveil ne tarda pas. Nounou sétira et vint souhaiter le bonjour à son ancienne nourrissonne.
Manon ouvrit les yeux à son tour et sapprocha du lit où elle donna à la petite malade le baiser du matin, puis, elle disparut dans un réduit attenant à la maisonnette; on entendit bêler une chèvre, ce qui fit dresser loreille à Nounou; mais, en louve bien élevée, elle comprit que la chèvre de la mère Manon nétait pas une proie pour elle et demeura paisible, auprès de sa petite amie.
Bientôt la vieille femme reparut tenant à la main un bol de lait crémeux et nourrissant que la Moucheronne but avidement. Depuis longtemps elle navait rien goûté daussi bon.
"Je ne puis te nourrir toi, pauvre bête, dit Manon à la louve dont elle caressa le poil rude."
Mais lexcellent animal savait se plier aux exigences de la situation, et dailleurs ses pareils peuvent supporter un long jeûne sans trop en souffrir.
Vers onze heures, la petite fille, quoique faible encore, put se lever et se promener un peu autour de la cabane avec ses deux amies. Manon la fit causer et sétonna de son ignorance profonde quexpliquait cependant le genre de vie que menait lenfant depuis six années.
De Dieu, de la famille, de lexistence, la Moucheronne navait aucune idée; par exemple, elle connaissait à fond et par expérience le froid, la faim, les privations et les mauvais traitements, toutes souffrances rares heureusement dans un âge aussi tendre.
Ce quelle connaissait bien aussi, et cétaient là ses seules consolations avec la tendresse fidèle de Nounou, cétait la nature avec ses grâces rayonnantes, la forêt avec ses enchantements; les nuits dété avec leurs beautés sereines, la neige de lhiver avec ses tristesses mornes mais splendides aussi; puis, les humbles habitants du bois: les insectes dorés, les lapereaux peureux, les oiseaux chanteurs, les rossignols aux suaves mélodies, les scarabées, les papillons aux ailes bleues, les phalènes du soir, les vers-luisants; elle distinguait déjà chaque arbre de la forêt, les troncs moussus, les rameaux desséchés ou les branches jeunes et pleines de sève; enfin le ruisseau babillard où la lune allait boire et se baigner, et où elle, la Moucheronne, emplissait une cruche trop lourde pour ses bras débiles, Rose devenant de plus en plus nulle. Et puis, elle connaissait le travail, non le travail intelligent qui élève lâme de lenfant en lui découvrant peu à peu les choses de cette vie et de lautre, qui meuble sa mémoire souple et lui enseigne à discerner le bien du mal, le beau du laid, le vrai du faux; mais le dur labeur de chaque jour qui essouffle les poumons, rompt les os des épaules et des bras, meurtrit les petits pieds nus et mouille le front de sueur.