Elle ne connaissait que celui-ci, et encore laccomplissait- elle par habitude, machinalement, comme ces animaux des cirques auxquels on enseigne des tours adroits à force de coups.

Quelques efforts quelle fît, quelque patience quelle montrât, quelque zèle quelle manifestât, jamais on ne lencourageait par une bonne parole, un sourire, un merci. Des coups, des injures, et toujours des injures et des coups, cela ne variait pas. Depuis quelle se souvenait avoir mis sa main de bébé au travail.

Mais aujourdhui, pour la première fois, elle trouvait du plaisir à se laisser vivre; lair était si tiède et embaumé, le soleil si gai, les deux êtres qui lentouraient si bons!

Elle navait pas été battue et se demandait avec anxiété si elle ne faisait pas un rêve trop beau, comme les rêves de ses courtes nuits, car Dieu qui est bon père, lui donnait dans le sommeil ce que la réalité lui refusait; elle se demandait si Favier, avec sa grosse voix brutale et son poing si lourd, nallait pas interrompre brusquement ce doux songe.

Mais non, et la journée sécoula trop vite au gré de la fillette qui, avec sa grâce touchante et naïve, avait conquis le cur de Manon; Manon qui se disait en la voyant aller et venir, svelte et jolie comme une statuette de bronze, sous lombre fraîche des grands arbres:

"Cette petite nest assurément pas une enfant du peuple, mais quest-elle, et qui sait si, dans quelque coin du monde, sa mère ne la pleure pas amèrement?"

La nuit se passa encore pour la Moucheronne dans un enchantement profond; seulement elle obligea sa vieille bienfaitrice à reprendre son lit et se fit toute petite pour noccuper quune place étroite de la mince couchette.

Le lendemain, vers midi, comme lenfant jouait avec Nounou, couchées ensemble au soleil sous les yeux de Manon qui triait ses herbes, un pas pesant retentit sous bois, et la louve se leva soudain en grondant, tandis que la petite fille senfuyait en poussant un cri de détresse.

Ce pas était le pas de Favier, et le colosse apparaissait maintenant; son visage féroce et couvert de poils dun roux sale, frémissait dune colère terrible.

"Ah! ah! cria-t-il en apercevant la fillette qui se réfugiait toute tremblante vers la vieille Manon, ah! ah! ne faut-il pas à présent que je vienne relancer jusquici cette fainéante? Approche, vaurienne, approche, gueuse! Viens ici que je te fasse sentir…