Inquiète, cependant, elle finit par blottir le mignon dans sa propre couche, et par la porte entrouverte, elle guettait le retour de Favier; la lune répandait sa lueur argentée sur le gazon; on y voyait clair au-dehors.
Ce fut Nounou qui revint la première, la gueule sanglante, les pattes humides; elle avait copieusement soupé dans le bois, plus copieusement sans doute que sa nourrissonne.
"Je tattendais, lui dit celle-ci en caressant son échine souple, jai quelque chose à te demander, Nounou.
"Tu vois cette petite bête qui dort là et que je te dois, ce pourquoi je te remercie, Nounou! Eh bien, je laime beaucoup; nen sois pas jalouse au moins; tu sais trop que je taime par-dessus tout toi, mais elle est petite, faible et mignonne, toi tu es forte et grande, cest à toi quil appartient de la protéger et de la défendre. Ny touche jamais dans lintention de lui nuire, nest-ce pas? je ten supplie, ajouta la Moucheronne en penchant sa tête brune avec prière jusqu'à la grosse tête noire de la louve."
Nous ne savons si celle-ci comprit le discours; toujours est- il quelle respecta le petit chat tout le temps quil vécut; seulement, tandis que la fillette parlait, elle conservait son air goguenard qui, sans doute voulait dire:
"Certes, je ne toucherai pas ton petit ami, mais il y en a un autre qui se gênera moins sil le découvre et qui y touchera avant moi.
" Nous le cacherons aux yeux de Favier, reprit la Moucheronne qui, ce soir-là navait pas sommeil et était très excitée; et ce ne sera pas très difficile, car nous sommes dans la belle saison, et le maître sabsente plus souvent. Ensuite, il faut chercher un nom pour notre nouveau compagnon… Mon Dieu! cest que je nen connais pas! Tiens, appelons-le à peu près comme moi: Moucheron; il est petit et lon ma nommée Moucheronne parce que je suis fluette et menue."
Peu après Favier rentra, ivre naturellement; il ne toucha pas au repas préparé par les soins de la Moucheronne, et se coucha ou plutôt roula comme une masse sur sa paillasse, endormi dun sommeil si lourd que douze chats comme Moucheron eussent pu miauler ensemble toute la nuit sans quil sen aperçût.
Dès que loreille fine de la Moucheronne entendit le ronflement sonore de livrogne, un soupir de soulagement souleva sa poitrine, et elle sétendit à son tour sur son lit de paille auprès du minet.
Si elle avait su prier, elle aurait remercié le ciel de la consolation qui lui était échue en cette journée; mais elle ignorait de qui lui venait cette faveur et si, en son cur, elle était reconnaissante, cétait envers Nounou qui en était lauteur.