Non, mon oncle, mais vous savez que jai vu mourir aujourdhui Odette Vallabrègue et cela me peine profondément.
Bah! ma chère, sil fallait se préoccuper de tous ceux qui nous quittent, on ny tiendrait pas. Malheureusement nous ny pouvons rien et le mieux est doublier.
Puisque nous ny pouvons rien, murmura Gilberte songeuse, cest donc quil y a une puissance supérieure à laquelle nous devons nous soumettre bon gré mal gré.
Mon enfant, cest la nature. La machine humaine se dissout de même quelle sest formée, encore plus vite même, et dans ce monde tout a une fin.
Quest-ce que la mort? reprit lentement la jeune fille.
Je te le dis: la dissolution des molécules formant le tout quon appelle un corps, machine dont tous les rouages…
Gilberte fit un geste dimpatience.
Je le sais bien, mais comment concevez-vous quun être qui a pensé, agi, lutté, aimé, ne soit plus en quelques minutes quune chose inerte, même repoussante?
Je le conçois, je le conçois… cest-à-dire… que veux- tu, fillette, cest la loi. Je sais bien que cette idée est peu compatible avec vos jeunes imaginations, Mesdemoiselles; cest ainsi pourtant, et le plus sage est de ny point penser jusqu'à lheure où il faudra retourner au néant. Tant pis pour ceux qui sen vont trop tôt! Voilà pourquoi je dis: jouir, jouir le plus vite et le plus possible, car lexistence est malheureusement courte. Vois-tu, mignonne, je te le répète souvent, la vie est un théâtre, pas autre chose; cest à lhomme à se montrer bien comédien. Tu me dis que les Vallabrègue font mal à voir, tant ils se désolent? cela se comprend, ils navaient que cette fille. Bah! ils sont riches, on les plaindra moins; largent nest-il pas le baume qui guérit toutes les blessures?
Gilberte écoutait ces théories débitées sur un ton cynique, et un flot de tristesse lui noya le cur. Décidément elle nétait pas lélève accomplie du voltairien Simiès. Il avait bien cultivé cet esprit précoce, le pauvre athée, mais il navait pu encore le façonner à son image.