Ce soir-là, le salon des Daltier présentait un gracieux tableau dintérieur; on y voyait encore suffisamment pour se passer de lumière, malgré les rideaux de dentelle épaisse abaissés devant les fenêtres pour garantir du mistral qui soufflait avec rage.
Sur un divan, Albéric, le fils aîné, causait avec abandon avec sa mère; un autre jeune homme dune quinzaine dannées, Henri, racontait une histoire à deux petites filles, ses nièces, car la fille aînée de Mme Daltier était mariée et avait, ce jour-là, laissé ses enfants rue Montgrand. Au piano, deux jeunes filles de dix-huit à vingt ans jouaient à quatre mains, tandis que, derrière elles, Gustave, le jumeau dHenri, battait la mesure à tour de bras, comme sil se fût agi de diriger un orchestre complet.
La porte souvrit; on crut que cétait un domestique qui apportait les lampes; cétait Joseph, en effet, mais il introduisait simplement une visiteuse, annonçant: "Mademoiselle Mauduit." A ce nom, Albéric se leva brusquement, fort étonné. Les pianistes cessèrent leur jeu et Mme Daltier, qui ne connaissait pas larrivante, savança au devant delle avec un sourire de bienvenue.
Gilberte? murmurait Albéric qui ne pouvait en croire ses yeux.
La jeune fille fit quelques pas vers Mme Daltier:
Ma tante, nest-ce pas? dit-elle timidement tandis que toute cette jeunesse parsemée dans le petit salon lobservait curieusement.
Votre tante, oui, ma chère enfant, votre tante qui est charmée de faire votre connaissance; et voici vos cousins et vos cousines, ajouta-t-elle en désignant ses enfants. Dailleurs, Albéric, plus heureux que nous, a déjà eu le plaisir de vous rencontrer. Asseyez-vous, Gilberte, et dites- nous par quel hasard vous êtes à Marseille, vous que nous croyions à Paris.
Mais Gilberte nusa point de linvitation; elle resta debout et, dun geste rapide, releva la gaze soyeuse qui lui voilait le visage, ce joli visage quAlbéric avait eu seul le loisir de considérer déjà. Il remarqua seulement que le teint en était beaucoup plus pâle et lexpression profondément triste.
Gilberte reprit en levant ses beaux yeux sur lui:
Mon cousin ma dit, un soir, pendant son rapide passage aux Marnes: "Le jour où vous souffrirez, où vous aurez besoin daide, venez nous trouver à Marseille, vous y serez bien reçue." Or, aujourdhui, je me trouve toute seule dans la vie, toute seule au monde, et je viens.