Gilberte entendait tout cela; elle se dressa sans bruit sur ses petits pieds, déposa Nora sur le tapis et, le cur battant, se rapprocha de la porte.
"Cest mal ce que je fais, se disait-elle, cest mal découter les conversations des autres, maman me ferait honte et elle aurait raison, mais je ne peux pas men empêcher."
Pour ça oui, reprenait Lazare heureux de souffler entre deux coups de brosse; la petite demoiselle est trop douce; un petit garçon bien lutin ou alors une petite fillette comme celle de Mme Martelle aurait bien mieux convenu à Monsieur.
Ah! Dieu non, quel démon!
Jolie comme est cette petite Gilberte, avec un air endiablé, une voix impérieuse et des colères furibondes, elle ferait le bonheur de Monsieur.
Et cependant, Lazare, ce nest pas beau; moi qui vous parle, jai refusé dentrer chez Mme Martelle comme gouvernante de la petite demoiselle, et malgré un gage énorme, parce que autant vivre en enfer que vivre avec cette enfant.
Cest sûr que les bambins bien élevés et gentils comme ceux que jai vus chez mes maîtres davant cette maison-ci, cest bien plus agréable et plus joli; mais avec un homme comme M. Simiès…
Un fameux original, Lazare!
Puisquil a ses idées à lui sur léducation, faut bien les flatter, ses manies; puisquon le sert et quil paie bien, faut lui plaire; voilà pourquoi je dis que cette petite Gilberte, si elle était adroite, le mènerait par le bout du nez.
Cette conversation plus ou moins juste et intelligente prit fin et Mme Dutel alla passer sa robe des dimanches pour se rendre à Montmartre, tandis que Gilberte revenait sur la pointe des pieds à son petit fauteuil: seulement cette fois linfortunée Nora demeura oubliée, le nez sur le tapis, car lenfant resta immobile, ressassant dans sa tête les paroles quelle venait de recueillir.