Décidément ce souper et les rires qui lavaient accompagné lavaient creusé; et ce diable de Lazare qui napportait pas son déjeuner, quel lambin, quelle brute! cétait à lui casser une canne sur le dos!

En attendant, Simiès allait lire son courrier; il se souleva sur son lit pour se mettre sur son séant non sans esquisser une grimace de douleur.

Ces s… rhumatismes! gémit-il.

Cest que celui quon appelait jadis le beau Simiès avait soixante ans, et bien heureux encore était-il den être quitte à si bon marché avec les infirmités de cet âge.

Il attira à lui son binocle quil ajusta sur son nez et prit dans la masse une carte bleutée sur laquelle courait une écriture élégante.

Bon! dit-il avec ennui, une demande dargent; je connais ça, mais cette fois encore je ferai la sourde oreille, car jai pour principe quil ne faut pas prêter aux autres, surtout à ceux qui, selon toute probabilité, ne peuvent rendre ce quils ont emprunté. Quest-ce encore? Ah! Cathellin qui minvite à dîner: ma foi, ce ne sera pas drôle, des jeunes mariés! Quelle idée aussi lui a pris dépouser cette veuve?… Quant aux journaux, voyons… voici le Figaro, lIntransigeant… Tiens, le Quotidien qui manque à lappel? Ces gredins lauront gardé à la cuisine pour le déguster avant moi, je vais leur laver la tête dimportance… Par le diable, quest-ce que cette épître sur papier daffaires, qui sest glissée sous les gazettes?… Bien! maître Briant, le notaire de Léo!… quest-ce quil peut avoir à mapprendre?… Pourvu que cet imbécile de Léo nait pas commis encore quelque bévue! il na jamais réussi en rien. Et moi qui ai des capitaux dans sa plantation des Antilles; pas lourds, heureusement; la perte ne serait pas grande. Diable! quatre pages de thème; il est épistolier, le notaire! voyons ce quil me veut.

Simiès se mit à lire attentivement: le soleil, pâlot et terne, joua cependant un instant sous les rideaux aux teintes douces, arrachant une étincelle dargent aux aciers des chenets, au bronze doré des candélabres, aux socles des coupes; baisant au passage le visage rieur dun faune de marbre.

Simiès lépicurien lisait toujours; autour de lui tout respirait non seulement le bien-être, mais le luxe absolu épanoui là sans lourdeur, avec goût, avec art, selon le caprice du possesseur égoïste et raffiné.

Lorsque Lazare reparut, portant en équilibre sur sa main le plateau où fumait le chocolat vanillé et onctueux accompagné de rôties toutes chaudes, il faillit reculer à la vue de son maître: soulevé sur sa couche moelleuse, celui-ci, furieux, montrait le poing au ciel de lit qui nen pouvait mais et froissait dans ses doigts une lettre lacérée. Son visage, ordinairement rose et empreint dune expression railleuse, était devenu jaune, marbré de taches foncées; ses yeux verdâtres flamboyaient; ses cheveux gris se hérissaient de colère sur le crâne légèrement dépouillé au sommet du front.

Simiès nétait pas beau à voir ainsi, lui qui passait en général pour un homme encore agréable à regarder en dépit de son âge mûr.