A son retour dAmérique, il avait été frappé de son changement, car il avait laissé une fillette encore maigre et pâlotte; et il retrouvait une adorable jeune fille, presque une femme.

Rien de plus délicieux, en effet, de plus séduisant que ce visage rêveur ou mutin, selon limpression qui lanimait.

Aussi, partout où la conduisait son oncle, recevait-elle un tribut dadmiration à laquelle, habituée de trop bonne heure, elle ne prêtait plus attention; à Aix-les-Bains, à Bade en été; à Nice en hiver; à Biarritz où elle passait le mois le plus chaud de lété et où, au moment où la foule élégante se donne rendez-vous à la plage, on la regardait nager; blanche dans leau bleue ou verte, comme si elle fût de marbre.

Elle avait cependant des jours de mélancolie, de lassitude intense, comme si un ange miséricordieux fût venu toucher son front dune pensée plus haute au milieu du tourbillon mondain dans lequel ségrenaient ses années de jeunesse.

Aux bains de mer, Gilberte contracta, un été, une de ces liaisons éphémères, mais assez intimes pour laisser un souvenir au cur: elle sétait attachée à une famille espagnole dont les jeunes filles, Mercédès, Sixta, Callista, toutes gentilles et aimantes, menaient à la fois joyeuse existence et pieuses pratiques de religion; un matin elles entraînèrent Gilberte avec elles à léglise: on y célébrait un service funèbre pour un de leurs parents mort peu auparavant.

Gilberte navait jamais assisté à semblable cérémonie depuis quelle avait perdu sa mère, et à ce moment-là elle était si jeune et elle pleurait tant quelle nen avait gardé aucune mémoire. Cette fois-ci elle fut étonnée et profondément impressionnée de la beauté de cette fête triste. Au retour, comme son oncle lui proposait gaiement une partie folle à San Sebastian, elle lui dit pour toute réponse, le regard perdu dans le vague:

Mon oncle, lorsque je mourrai, je veux que lon menterre
chrétiennement et je veux quon chante le Dies irae à …

Est-ce que tu deviens folle? sécria Simiès en se
retournant brusquement.

Le lendemain, il emmenait Gilberte à Arcachon, avec une troupe folle de Parisiens rencontrés à Bayonne.

Mais, souvent, une vision plus grave passa devant les yeux de la jeune fille dans ses heures solitaires, heures bien rares, il est vrai, et, tandis que le chant du Dies irae et la douce plainte du Pie Jesu revenait à son oreille, elle murmurait: