«Cher Ami,
«Je te remercie tardivement de ta sympathie, au cours des récents événements. Je n'ai guère eu de loisirs: il faut avoir rompu les mille liens qui amarrent une vie au monde extérieur et à son passé,—si simple que semble cette vie,—pour imaginer la ténacité de ces fils, leur multiplicité mouvante et insaisissable. J'ai employé à cette dernière lutte deux grands mois, j'y ai mis un acharnement désespéré, j'ai brisé toutes les chaînes: me voici libre!
«Tu ne peux savoir ce que j'éprouve à pousser ce cri de triomphe, toi dont la vie rétive n'a jamais supporté d'entrave.
«Libre!
«J'atteins cet affranchissement en pleine jeunesse encore, en plein courage, après un long apprentissage de la servitude, après deux années pendant lesquelles j'ai obscurément et patiemment désiré cette liberté. Elle se donne à moi, enfin, sans restrictions, je l'étreins, je la possède, je m'initie passionnément à elle, je me rive à elle pour toujours!
«Je me suis terré, seul, sans laisser d'adresse. Depuis des semaines je n'ai pas vu une figure d'autrefois, ni entendu le son d'une voix qui m'ait rappelé le passé!
«Et tout me pénètre à la fois... Un printemps merveilleux emplit ma chambre, m'entoure de soleil, d'effluves de sève, de beauté! Jamais je n'ai ressenti rien de pareil...
«Ne m'écris pas, cher ami, laisse-moi m'enivrer de solitude jusqu'à l'automne. Mais ne doute pas de ma fidèle amitié.
Jean Barois.»