«Monsieur Bernard Lazare vient de passer l'après-midi dans mon cabinet. Vous savez dans quelles dispositions d'esprit j'étais hier soir: je ne puis en changer si brusquement. Mais je confesse que cet entretien m'a profondément remué.

«Tout cela m'apparaît si grave, si plein de périls, qu'il me semblerait criminel d'improviser une attitude, ou de prendre une décision à la légère. J'ai donc refusé, pour le moment, de prêter mon nom à quoi que ce soit, tout en assurant M. Lazare de ma sympathie, qui est complète. On devine en lui un de ces hommes, pour qui tout l'appareil des puissances, la raison d'Etat, les puissances temporelles, les puissances politiques, les autorités de tout ordre, intellectuelles, mentales mêmes, ne pèsent pas une once devant un mouvement de la conscience propre[7]. C'est, de plus, un esprit lucide, dont l'argumentation est troublante.

«Il n'est pas possible de penser sans anxiété qu'une aussi effroyable injustice pourrait avoir été commise sous nos yeux. Je ne pourrais pas vivre plus longtemps en compagnie d'une semblable inquiétude.

«Je veux savoir.

«Je veux être rassuré. Je reste persuadé que la vérité est autre, qu'il y a quelque chose que nous ignorons et qui nous délivrera de cette angoisse. Aussi vais-je me consacrer à une sérieuse enquête personnelle, dont je vous communiquerai les résultats.

«D'ici là, mon cher ami, ne me parlez plus de cette pénible affaire; laissez-moi toute la lucidité et le calme que je veux mettre à cette recherche. Je vous le demande instamment. Et si vous me permettez un conseil, n'en parlez pas davantage autour de vous: l'opinion n'a été que trop agitée déjà au sujet de cette histoire, et il ne peut rien sortir de bon de ces bas-fonds soulevés.

«Mon fils aîné va tout à fait bien. Mais voici que la santé de notre chère petite Antoinette nous tourmente à nouveau; je crois que nous serons obligés de tenter l'opération. C'est un gros souci pour moi, mon cher Barois, et pour ma pauvre Lucie. Le calme bonheur est à peu près impossible dans une famille nombreuse...

«De cœur avec vous, mon cher Barois,—et plus un mot de tout cela, je vous en conjure.

Marc-Elie Luce.»

[1] Bernard Lazare, La vérité sur l'affaire Dreyfus. Stock, réédition de 1898 (p. 80 et suiv.).