Peu à peu, une torpeur lourde,—causée par la chaleur suffocante, l'oppression de l'obscurité, la dureté des banquettes, le cahotement du vieux matériel,—envahit le wagon.

Le tapage se localise, diminue.

Serrés dans leur coin, Barois, Cresteil et Woldsmuth causent à voix basse.

WOLDSMUTH.—Le plus triste, c'est que cette pensée estimable de rendre service au pays, a été, j'en suis sûr, le principal mobile de beaucoup de nos adversaires...

CRESTEIL.—Mais non! Vous avez toujours tendance, Woldsmuth, à croire que les autres sont mûs par des sentiments élevés, des idées... Ils sont mûs, le plus souvent, par leur intérêt, conscient ou inconscient, et à défaut de calcul, par de simples habitudes sociales...

BAROIS.—Tenez, à propos d'habitudes, je me souviens d'une scène qui m'a beaucoup frappé à la troisième ou quatrième audience.

J'étais en retard. J'arrivais par le couloir de la presse, juste au moment où les juges s'engageaient dans l'entrée. Presque en même temps qu'eux, un peu en arrière, débouchent quatre témoins, quatre généraux en grande tenue. Eh bien, les sept officiers-juges, sans avoir eu le temps de se concerter, d'un même mouvement devenu chez eux machinal et qui révèle un asservissement de trente ans, se sont arrêtés net, le dos au mur, au garde-à-vous... Et les généraux, simples témoins, ont passé devant eux, comme à la revue, pendant que les officiers-juges faisaient automatiquement leur salut militaire...

CRESTEIL (spontanément).—Ça a sa beauté!

BAROIS.—Non, mon petit, non... C'est l'ancien Saint-Cyrien qui vient de parler, ce n'est pas le Cresteil d'aujourd'hui.