(Reprenant la lecture.) Barois demeure au centre de nous tous. C'est lui qui a la garde de notre feu sacré, ce Semeur qui est son œuvre, dont il constitue le foyer central, et autour duquel nous devons rester groupés. Voyez-le à l'œuvre, et que son exemple soit notre sauvegarde. Depuis des années, il s'est consacré à son journal, ne spéculant pas, semant sans arrière-pensée toutes ses idées, tous ses projets, sans avoir la crainte mesquine qu'on s'en empare et qu'on les réalise avant lui; ne ménageant rien,—que sa conscience! Près de lui, il y aura toujours du travail pour les hommes de bonne volonté. Le Semeur, après les tirages inouïs qu'il a eus et qui seront historiques, est revenu à une expansion mieux proportionnée à son objet: il s'adresse à une minorité, et cette minorité intellectuelle lui reste scrupuleusement attachée. Apportons-lui tous notre concours. Messieurs; apportons-lui cette part d'expérience, dont, parmi nous, les plus jeunes mêmes sont aujourd'hui pourvus,—car ces années troublées valent une vie entière. Que Barois continue à centraliser nos efforts, et à leur donner cette diffusion qui les aiguillonne et les justifie!

Et surtout, mes amis, ne nous laissons pas atteindre par le stérile découragement, qui déjà rôde et nous guette. Je sais autant que vous, combien la tentation peut être forte. (D'une voix angoissée.) Devant les difficultés que notre pays s'est préparées, lequel de nous n'a pas éprouvé un sentiment d'effroi, et senti planer sur lui l'ombre lourde d'une responsabilité? Comment en serait-il autrement? Comment ne garderions-nous pas de cette épreuve, un indélébile pessimisme? Il nous a fallu joncher le chemin de tant d'illusions!

(Redressant la tête.) Mais un pareil malaise, si légitime soit-il, ne doit pas obscurcir notre discernement. Nous nous sommes sacrifiés pour une belle cause, et cela seul importe! Ce que nous avons fait, mes amis, nous devions le faire, et s'il fallait recommencer, nous n'hésiterions pas! Répétons-nous-le, aux heures de doute et de scrupule!

La France est divisée: c'est grave, mais ce n'est pas irréparable; le pire qui puisse en résulter c'est, pour notre pays, un dommage matériel et momentané; tandis que nous lui avons sauvé l'intégrité de ses principes, sans lesquels il n'y a pas de vie pour une nation.

Songeons que, dans quelques cinquante ans, l'affaire Dreyfus ne sera qu'un petit épisode des luttes de la raison humaine contre les passions qui l'aveuglent; un moment, et pas davantage, de ce lent et merveilleux cheminement de l'humanité vers plus de bien.

Notre façon de concevoir la justice et la vérité est infailliblement condamnée à être dépassée dans les âges à venir; nous le savons; et loin d'abattre notre courage, cet espoir est le plus efficace stimulant de notre élan actuel. Le devoir strict de chaque génération est donc d'aller dans le sens de la vérité, aussi loin qu'elle peut, à la limite extrême de ce qu'il lui est permis d'entrevoir,—et de s'y tenir désespérément, comme si elle prétendait atteindre la Vérité absolue. La progression de l'homme est à ce prix.

La vie d'une génération, ce n'est qu'un effort qui en suit et en précède d'autres. Eh bien, mes amis, notre génération a fait le sien.

La paix soit sur nous.

Il s'assied.
Une grande émotion silencieuse.

[1] E. Carrière.