«Ai-je eu le temps de sentir le frôlement de la mort? Je ne sais plus... J'ai eu peur, une peur atroce.. Et puis le hurlement des freins bloqués...»
Il sourit involontairement: entre la mort et lui, tout le bouillonnement de sa vie présente, reconquise!
—«Curieux, cette peur qu'on a de mourir... Comment peut-on craindre la suppression de toute pensée, de toute sensation, de toute souffrance? Craindre de ne plus être?
«Peut-être est-ce uniquement l'inconnu qui terrifie? C'est évidemment la seule sensation qui nous soit totalement nouvelle; personne n'a, dans son hérédité, la moindre expérience de ça...
«Et pourtant, un homme de science, qui a le temps de réfléchir quelques secondes, doit se résigner, sans beaucoup de peine. Quand on a bien compris que la vie n'est qu'une suite de transformations, pourquoi s'effrayer de celle-là? Ce n'est pas la première... Ce n'est vraisemblablement pas la dernière...
«Et puis, quand on a su employer son existence, quand on a lutté, quand on laisse derrière soi, qu'est-ce qu'on peut regretter?
«Je suis bien sûr, moi, de m'en aller, très calme...»
Soudain, son visage se contracte. Il reste épouvanté, anéanti.
Il vient de revivre la minute tragique, et, brutalement, il s'est rappelé le seul cri venu à ses lèvres:
«Je vous salue Marie...»
Une heure s'écoule.
Woldsmuth tourne ses pages, sans bouger.
Pascal apporte une lampe; il ferme les volets et s'approche de son maître; sa figure plate de Suisse, aux cheveux ras, aux yeux larges et clairs, est bonne à regarder. Mais Barois ne l'aperçoit pas; son regard est fixe; son cerveau fonctionne avec une activité déréglée; sa pensée est extraordinairement lucide, clarifiée comme l'atmosphère des montagnes après l'orage.