DALIER.—Mais, monsieur, je ne comprends pas; c'est bien dans ce sens-là que M. Breil-Zoeger m'avait dit...

BAROIS (brusquerie inattendue).—M. Breil-Zoeger a le droit d'envisager la question comme bon lui semble! Mais le Directeur de la revue, c'est moi. Et jusqu'à nouvel ordre, je ne laisserai pas paraître, dans un périodique que je dirige, un article aussi étroitement sectaire!

Son visage s'empourpre, puis pâlit.
Un silence.
Dalier fait un pas en arrière pour se retirer.

Barois passe sa main sur son front; d'un geste, il invite Dalier à s'asseoir.

BAROIS (ton voulu de causerie).—Voyez-vous Dalier, vous escamotez une partie de la réalité... C'est trop commode.

Moi aussi j'ai proclamé toute ma vie la faillite des religions,—et je crois même y avoir contribué, dans ma sphère... Mais la faillite des religions dogmatiques: et non la faillite du sentiment religieux. (Hésitant.) Ou, si j'ai fait la confusion, ce qui est possible, c'est que je n'avais pas compris ce qu'est le sentiment religieux, et qu'il échappe, par définition, à l'action de l'esprit critique. (Il regarde Dalier bien en face.) La forme dogmatique des religions, voilà ce qui ne compte pas; mais le sentiment religieux, lui, subsiste, et c'est une ânerie de le nier, mon ami, croyez-moi: je puis le dire, puisque je l'ai fait... Quand une forme artistique est périmée, l'art ne disparaît pas avec elle, n'est-ce pas? Eh bien, c'est exactement la même chose.

Dalier se tait, mais sa physionomie exprime un avis nettement opposé.

BAROIS.—D'abord vous êtes trop jeune pour pouvoir parler de ces questions-là. Vous venez de traverser la première crise, vous en êtes à l'affranchissement absolu, sans restriction...

DALIER (positif).—Il n'y a pas eu la moindre crise religieuse dans ma vie jusqu'à présent, et je crois pouvoir prétendre qu'il n'y en aura pas.

Barois: sourire incrédule.