BAROIS.—Vous représentez un mouvement social, c'est indéniable mais un mouvement isolé, sans tenants et sans aboutissements possibles: vous n'avez qu'un intérêt documentaire. Vous parlez haut; vous voulez re-créer l'univers; vous datez le monde d'une ère nouvelle, qui correspond ingénûment avec votre vingtième année... Vous affirmez,—avant d'avoir pris le temps matériel d'apprendre et de juger.
Voulez-vous me permettre d'aller plus loin encore?
Il y a, à l'origine de votre attitude, un sentiment que vous n'avouez pas,—peut-être parce qu'il n'est pas très glorieux,—mais surtout, je crois, parce qu'il est obscur et que vous n'en avez pas pris conscience: c'est un vague sentiment de peur...
Mouvement des jeunes gens.
BAROIS.—Oui... Sous ces grands mots d'ordre, de courage national, il y a un peu ce que vous croyez y mettre; mais il y a encore autre chose: un assez vulgaire instinct de conservation!
Depuis votre naissance, vous avez senti que les hardiesses du XIXe siècle finiraient par ébranler une à une les bases, sur lesquelles l'équilibre social est encore assis; vous avez senti qu'en sapant l'arbre malade sur lequel vous avez votre nid, les aînés,—ces mandarins, ces dilettantes, ces impuissants!—allaient vous faire faire un plongeon un peu trop brusque dans l'avenir... Et vous vous êtes raccrochés, d'instinct, à tout ce qui peut étayer votre instabilité, pour quelque temps encore: vive la force, messieurs, vive l'autorité, la police, la religion! Ce sont les seules digues aux libertés des autres; et vous avez clairement compris que ces libertés-là ne pouvaient s'exercer qu'au détriment de votre situation personnelle! Le progrès marchait un peu trop vite: vous bloquez les freins... Vous n'avez pas le cœur assez solide, vous avez le vertige...
Vos protestations d'activité manquent un affaiblissement de la pensée française, qui a besoin de repos, peut-être, pour avoir trop longtemps de suite poussé sa pointe dans l'inconnu. Soit; c'est d'ailleurs une vieille histoire: il a existé une autre société de privilégiés, qui n'a pas osé faire la Révolution, et qui l'a payé de quelques têtes...
Les jeunes gens se sont levés; leur attitude déférente et hostile exaspère Barois. Sa fougue vient se briser contre le sourire impertinent de deux gamins.
Un silence.
GRENNEVILLE.—Vous nous excuserez de ne pas vous suivre sur ce terrain-là... Je crois que nous avons dit tout ce que nous avions à dire.
Barois leur tend la main.