«Puis, à vingt ans, quand je vous ai connu, quand je me suis accroché désespérément à votre interprétation conciliante du catholicisme. Vous vous souvenez, cher ami, avec quel frémissement j'ai saisi cette perche que vous me tendiez? Je vous dois quelques années vraiment sereines. Mon mariage, au début, n'a fait que consolider votre œuvre; au contact de la foi absolue de ma femme, je me suis trouvé tout naturellement enclin au respect des choses religieuses: votre conception symboliste m'offrait l'heureux compromis dont j'avais besoin, pour accepter le voisinage d'une orthodoxie, dont ma raison ne cessait de repousser les affirmations dogmatiques.
«Mais ce calme n'était qu'apparent. Une réaction inconsciente travaillait en moi.
«Comment ai-je été amené à tout remettre en question? Je ne le vois pas clairement.
«L'attitude que nous avions prise ne pouvait être définitive. Ce terrain symboliste est trop glissant: on ne peut y faire qu'un arrêt provisoire. A force d'enlever à la tradition catholique tout ce qui ne peut plus satisfaire les exigences de la conscience moderne, il ne reste bientôt plus rien du tout. Du jour où l'on admet que l'on puisse abandonner le sens littéral des dogmes—et comment ne pas admettre cet abandon, si l'on consent à réfléchir?—on légitime du même coup toutes les indépendances d'interprétation, le libre-examen, la libre-pensée toute entière.
Sans doute l'avez-vous senti comme moi? Je ne puis imaginer que vous trouviez encore la paix de conscience dans ce parti-pris équivoque. C'est jouer sur le sens traditionnel des mots; c'est une échappatoire... Il était trop fragile, votre lien entre le présent et le passé! Comment s'attarder à mi-chemin de l'affranchissement? Vouloir conserver la religion catholique pour sa valeur sentimentale, ou pour le groupement social qu'elle représente encore, ce n'est plus faire œuvre de croyant, mais de folkloriste! Je ne nie pas l'importance historique du christianisme: mais il faut loyalement avouer aujourd'hui, qu'il n'y a plus rien de vivant à tirer de ces formules,—pour ceux du moins, dont le jugement garde une activité propre.
«Aussi n'ai-je pas tardé à m'apercevoir que cette foi d'enfance et de race dont j'avais cru si longtemps l'armature nécessaire, m'était insensiblement devenue étrangère. Et c'est le dernier bienfait de votre action sur mon développement moral, de m'avoir permis d'atteindre sans déchirement la négation définitive. Je vous dois de pouvoir enfin regarder froidement ces dogmes morts, auxquels j'avais tant prêté de ma propre vie!
«Il faut aussi tenir compte de l'influence que mon entrée à Venceslas a pu apporter, indirectement, à la révision de mes croyances. Cela peut paraître paradoxal, puisque c'est un collège dirigé par des ecclésiastiques; mais les professeurs sont choisis dans l'Université, l'enseignement y est relativement très libre, et le cours que je fais ne subit aucun contrôle.
«J'avais brigué cette chaire, sans exactement me représenter les difficultés que j'affrontais. Je n'avais guère l'habitude de parler en public. Mais, dès les premières leçons, j'ai senti passer sur mes élèves ce frémissement d'attention qui ne trompe pas...
«Voici la seconde année que leur curiosité ne s'est pas démentie. Je leur consacre tout mon temps, et, je puis le dire, le meilleur de moi. Tout ce que m'apportent chaque jour, mes études, mes réflexions privées, passe dans mes leçons. Je veux que ceux qui suivent mon cours emportent de leur bref contact avec moi, autre chose que quelques connaissances exactes; je fais le rêve d'élever leur niveau moral, d'exalter leurs personnalités, de marquer à jamais ces âmes qui s'offrent à l'empreinte: et vraiment je crois obtenir un résultat qui n'est pas indigne de tout mon effort.
«Ce cours n'est donc pas ce que vous semblez croire, lorsque vous me demandez s'il me laisse le loisir de travailler pour moi. Il n'a rien d'une besogne professionnelle: c'est la grande joie de ma vie, c'est mon œuvre, c'est la consolation de tous mes ennuis. (Et, quoique je ne veuille pas insister sur la plaie secrète que mon affranchissement a creusée dans ma vie conjugale, vous devinez aisément que les chagrins de cet ordre ne me sont pas épargnés.)
«Voici, mon cher ami, ce qu'est mon existence. Où en êtes-vous, vous-même? J'espère ne pas vous avoir peiné en vous ouvrant toute ma pensée actuelle?
«Je n'ai d'ailleurs fait que mettre en pratique un passage de Saint Luc, que vous connaissez bien: