L'ABBÉ.—Mais la science, mon pauvre ami, uniquement assujettie à l'étude des lois naturelles, est, quand on sait voir, le plus éclatant témoignage de l'existence d'un Dieu!

JEAN (avec tristesse et fermeté).—Oh, pardon, pardon ... ne nous payons pas de mots. De ce que je crois reconnaître un Ordre, des Lois, n'allez pas conclure que je crois en Dieu: c'est un tour de passe-passe qu'on a trop employé! Non, non, nous sommes l'un et l'autre persuadés que l'univers obéit à des lois, soit;—mais mon opinion, toute expérimentale, n'est nullement compatible avec les données de la religion catholique, où Dieu est considéré comme un Être suprême, ayant une action personnelle, et des qualités précises! Ne confondons pas. Sans quoi la religion serait encore la science, comme elle l'était jadis, à l'éveil de l'intelligence humaine. (Souriant à demi.) Et ce n'est pas le cas...

L'ABBÉ (avec feu).—Alors quand, de bonne foi, vous mettez votre raison en face du christianisme...

JEAN (vivement).—Mon cher abbé, nous discuterions ainsi jusqu'à l'aube, sans nous convaincre.

(Souriant.) Je suis bien revenu de ces controverses interminables... Il y a entre un croyant et un athée, un abîme tel, qu'ils se combattraient toute une vie sans s'être compris. J'ai été souvent mis au pied du mur par des théologiens avertis et bien armés. Le plus souvent, je ne trouvais, je l'avoue, pas grand'chose à leur répondre. Mais cela n'ébranlait en rien ma conviction. Je savais, avec certitude, qu'il y avait une réponse, et qu'il aurait suffi d'un hasard, d'une association d'idées heureuse, ou d'une soirée de réflexion pour la trouver.—Des arguments? Mais on en trouve toujours, et pour toutes les causes, en cherchant un peu...

L'abbé fait un geste d'impuissance définitive.

Jean sourit affectueusement, et s'approche de lui, jusqu'à lui prendre le bras.

JEAN.—Voyez-vous, on ne se convertit pas pour des raisons logiques: voilà la certitude à laquelle je suis arrivé. On se contente d'étayer, par des arguments logiques, une conviction que l'on porte en soi: et cette conviction n'est pas motivée, comme on le croit, par des syllogismes et des raisonnements, mais par une disposition naturelle, plus forte que toutes les dialectiques.

Je crois que l'on naît prédisposé à la foi ou au doute; et que tout les raisonnements ne peuvent pas grand'chose, ni pour, ni contre...

L'abbé ne répond pas.
L'air a fraîchi tout à fait. Le soir tombe vite. Le soleil n'est plus qu'une ligne orangée, parmi des brumes violettes, au ras de l'horizon.