++ Crystal de roche.

Ce couloir glacé, deux hommes vont tenter de le remonter. L'un était non point un guide, mais un simple chasseur de cristaux et de chamois. Il s'appelait Jacques Balmat, et il était âgé de 25 ans; un passe-port du 18 Nivôse an VII, lui donne la taille de cinq pieds, trois pouces; mais s'il avait le «nez ordinaire, la bouche moyenne et le front ordinaire», il était doué d'une énergie peu commune. Déjà, comme les autres crystalliers, ses collègues, il avait essayé de gagner le sommet du Mont-Blanc par le Glacier du Géant, mais la face Est lui avait été interdite par les abîmes du Mont-Maudit; il avait alors tenté l'ascension par la face méridionale et il avait échoué devant les pentes effrayantes du Glacier de Miage; il s'était rallié à l'arête Ouest par le Dôme du Goûter et il avait dû fuir devant la tempête et la terrifiante arête de glace. Seule, la face Nord restait inexplorée par lui. Or, un jour qu'il s'était attardé dans les parages du Grand Plateau, il y avait été pris par la nuit et avait dû y coucher. Avant de redescendre, il avait étudié les murailles qui l'entouraient et les Rochers Rouges ne lui avaient pas paru trop rébarbatifs. Descendu à Chamonix il avait tu, à tous, ses observations, sauf au médecin du pays, le Dr Paccard.

Celui-ci, Chamoniard d'origine, avait trente ans, et comme ses contemporains l'idée de conquérir le Mont le hantait: lui aussi avait déjà pris part à quelques expéditions. Comme les autres, il avait fait une tentative par le Géant, une autre par la Montagne de la Côte, une troisième par l'Aiguille du Goûter. Il se préparait à une quatrième tentative, peut-être était-il attiré lui aussi par l'Arête Est, c'était la seule qu'il n'eût point encore tenté comme Balmat.

Le Mont-Maudit vu du Grand Plateau.

Le 7 août 1786, ces deux hommes également énergiques et courageux, partent seuls tenter leur chance sur le versant Nord. A quatre heures du matin, le lendemain, ils abordent le glacier; d'en bas, les Chamoniards les suivent à la jumelle avec anxiété, et les voient disparaître sur le Grand Plateau. L'attente inquiète se prolonge durant le reste de la journée. Soudain à six heures vingt-trois du soir, on voit se détacher sur le sommet du Mont-Blanc, simultanément, deux points noirs perdus dans l'immensité des cieux: c'étaient Balmat et Paccard, que saluait avec émotion toute la population de Chamonix. Les Rochers Rouges s'étaient laissés tourner. Le Mont-Blanc était vaincu. Avec une émotion indicible les deux hommes avaient entendu leur voix rompre pour la première fois un silence qui, comme le dit Javelle, «durait là depuis le commencement du monde».