Depuis Pierre à l'Échelle, on aperçoit très nettement, à deux kilomètres de distance, émergeant du glacier, les rochers des Grands Mulets où se trouve le chalet du même nom. C'est le premier relais sur la route du Mont-Blanc. On s'y rend en traversant le glacier de biais, dans sa partie la moins tumultueuse, aussi est-il relativement facile de démêler sa route à travers le dédale des crevasses. Bientôt on entre dans la région proprement dite de la Jonction, ainsi appelée parce que c'est là que se réunissent le glacier de Taconnaz et celui des Bossons. Les deux courants glaciaires provoquent en se heurtant, d'immenses vagues de glace et de nombreuses crevasses, que l'on franchit sur de rudimentaires échelles: c'est la partie la plus pittoresque de la course, pour le simple touriste. Il circule dans un labyrinthe de murs tantôt blancs, tantôt bleus, tantôt verdâtres, parfois violacés ou nacrés suivant l'incidence de la lumière. Après quelques instants de marche dans ce dédale, la route devient à nouveau facile, le névé apparaît, et on aborde enfin la langue de neige qui permet de gagner la marge de rocher où se trouve l'hôtellerie des Grands Mulets.

La vallée de Chamonix vue de Pierre Pointue.

Cet îlot de rochers qui émerge sur la rive gauche du glacier supérieur des Bossons, forme le seuil du prodigieux couloir de glace qui mène au sommet du Mont-Blanc, à travers des régions désertiques et silencieuses. D'abord ce fut une simple plateforme sur l'éperon rocheux, à 3051 mètres d'altitude, au pied de l'Aiguille Pitchner: sa situation abritée des avalanches, l'avait fait choisir par les guides pour y passer la nuit. En 1886, la plateforme fut aménagée, un chalet y fut édifié que l'afflux des touristes poussa à transformer en véritable hôtellerie, en 1896. Depuis lors, les Grands Mulets sont réputés l'un des plus beaux belvédères des Alpes et nul titre ne paraît mieux mérité.

Au delà des Grands Mulets commence l'ascension proprement dite du Mont-Blanc; c'est là que commence une région qui suivant le caprice du temps est un paradis ou un enfer, une zone de vie intense ou de mort. Par le beau temps, c'est la montée lente à travers les champs de neige éblouissants, scintillants de mille feux sous le soleil éclatant, véritable voyage dans un pays de rêve où tout est d'un blanc si pur qu'un lys y serait terne, d'un bleu si profond que le ciel y paraît noir. Mais par la tourmente c'est un voyage effroyable et lugubre, dans lequel le vent vous entraîne, la neige vous aveugle, où l'on aperçoit à travers le voile blanc de la tempête, les reflets inquiétants des crevasses qui vous entourent et vous cernent de toutes parts, comme les lèvres du Mont prêtes à vous happer.

L'auberge des Grands Mulets.

Au départ du chalet, on se dirige d'abord vers le Dôme du Goûter, en longeant le mur de glace qui court des rochers Pitchner jusqu'à la base de l'arête Nord du Dôme. Puis, on prend résolument une direction Nord-Sud et par les Petites Montées, on gagne le Petit Plateau, à 3635 mètres, courte plaine faiblement inclinée au-dessous de laquelle brillent les séracs du Dôme. C'est là un attirant spectacle, dont il convient toutefois de ne point trop chercher à s'approcher, car souvent les séracs s'écroulent en une redoutable avalanche; malheur au touriste qui se trouve sur son passage! c'est là, qu'en 1891, M. Rothe et le guide Simond furent ensevelis par une avalanche détachée du glacier suspendu aux flancs du Dôme. Pour éviter ce danger, l'itinéraire s'éloigne le plus possible du Dôme par une longue pente connue sous le nom de «Grande Montée», qui aboutit au Grand Plateau, vaste champ de neige de un kilomètre carré environ, dont la pente moyenne ne dépasse pas huit degrés.