C'est pourquoi ce matin, sans hâte, dans le froid aigrelet du petit jour d'automne, je suis parti paisiblement vers le glacier d'Argentière. Dans le village, tout dort: vide, la route bordée d'hôtels qui s'ouvre devant la gare déserte: silencieux, le chemin que l'on suit à droite à quelque cents mètres de la station. Au delà de l'église dont les cloches sommeillent encore, c'est le vieux village. Déjà, on entend remuer dans les étables; attaché à la porte d'une écurie, un mulet attend, placide, qu'on le bâte; un chien me témoigne quelque animosité au sortir du village et je gagne les prairies imprégnées de rosée. La voie du chemin de fer franchie, un maigre bois de pins parsemé de rochers commence, il est noyé dans la brume matinale. La route muletière tourne sur la droite pour gagner la moraine gauche; au passage du pont de bois, sur le torrent grondeur, quelques embruns me fouettent le visage, et dissipent les brouillards du sommeil qui traînent encore dans mon cerveau. Un regard vers le chalet de Lognan, me le montre très haut sur la croupe, minuscule, à peine perceptible dans la buée de l'aurore.
Au delà du pont, le sentier bifurque.
A gauche, il conduit vers la base du glacier que l'on aperçoit confusément, masse bleuâtre dans la grisaille de la nuit finissante.
Sur le Glacier d'Argentière, au fond, le Dolent.
A droite, la route muletière gagne la moraine parmi les roches et les éboulis. Une végétation d'abord rare, puis luxuriante, à mesure que l'on s'élève, tapisse toute la croupe sur laquelle serpente le chemin: arbrisseaux nains, au feuillage déjà rougi par l'automne, petites plaques d'herbes émaillées de fleurs aux couleurs délicates, mousses roses égayant la rocaille. La forêt commence bientôt: une vieille forêt de pins décharnés aux bras cassés par les avalanches; un bois tout peuplé de troncs séculaires à demi rongés par le temps. Le sentier gagne de la hauteur par mille détours sous les dômes silencieux. Enfin la forêt s'éclaircit, les mélèzes branchus et tortueux, rois de cette zone subalpine, abritent quelques maigres prés-bois. A travers leurs branches on aperçoit, bien haut encore, d'immenses formes encapuchonnées de blanc, immobiles comme en prière dans le calme solennel du matin. Mais les arbres et les capricieux détours du chemin les dissimulent bientôt à la vue, et le sentier s'élève, toujours tournant, dans les maigres pâturages rocheux qui ont succédé aux prés-bois.
De l'Arête du Chardonnet, vers la Verte et le Mont-Blanc.