Maintenant on aperçoit distinctement le chalet-hôtel de Lognan à faible distance; et tandis que le soleil levant fait courir un trait d'or sur les cimes, je distingue mieux les formes qui m'intriguaient tout à l'heure figées dans je ne sais quelle attitude de supplication: ce sont les immenses séracs du glacier d'Argentière.

Bûcherons au travail.

Le courant glaciaire franchit les derniers kilomètres de sa course dans un lit extrêmement incliné et resserré; l'étranglement du passage qui compte à peine 400 mètres de large est tel, qu'il provoque la dislocation complète de la masse, un peu au-dessus de Lognan. Il se forme ainsi d'immenses obélisques aux aspects les plus inattendus: pyramides bleuâtres supportant des cubes de glaces semblables à de grosses têtes inertes, minces tours encapuchonnées de neige, longs prismes enchevêtrés entre lesquels joue une lumière phosphorescente et mystérieuse. C'est tout un peuple d'aiguilles glacées, qui descend d'une marche insensible et irrésistible vers le fond de la vallée.

Argentière et le Dôme du Goûter.

Les arêtes nettes et symétriques du chalet de Lognan se détachent sur cette étrange toile de fond. Outre un bâtiment aménagé en hôtel, le groupe de Lognan comporte quelques modestes maisonnettes et quelques abris rudimentaires aménagés sous les roches. La route muletière s'y arrête. Au delà, le sentier ne consiste plus qu'en une trace assez bien marquée, courant sur la crête de la moraine entre les blocs de granit. Puis la crête devient plus étroite, dominant à gauche les séracs d'une vingtaine de mètres; les herbes maigres disparaissent.

En se retournant, on aperçoit la cime neigeuse du Buet: devant soi c'est le vaste glacier, éblouissant sous le soleil, encerclé de falaises abruptes, dominé par les glaciers suspendus qui descendent de l'Aiguille-Verte. On est sur le seuil du plus beau et du plus théâtral glacier des Alpes.