C'est là le tableau inédit que nous brosse, de main de maître, l'alpiniste doublé d'un poète qu'est l'auteur de ce livre, Roger Tissot. Heureuse inspiration, grâce à laquelle nous allons parcourir la «Vallée des merveilles» alors que la montagne, solitaire de par le snobisme ou l'ignorance des foules, s'illumine du rutilant éclat de sa parure d'automne en attendant qu'elle s'ensevelisse sous la somptueuse hermine de ses neiges. Excellente propagande aussi, qui enseignera au peuple des touristes que l'Alpe n'est pas un spectacle fugace sur lequel le rideau tombe fin septembre pour ne se relever qu'à l'été suivant, mais que sa beauté est de toutes les saisons—de tous les instants, pourrait-on dire—et qu'à la voir dans le recueillement de la solitude, on est imprégné au maximum de sa grandeur.

Le Mont-Blanc vu de Couvercle.

Il était cependant difficile, et presque risqué, après tant d'illustres devanciers, d'écrire un livre sur le Mont-Blanc. Il y avait une certaine audace—et même une audace certaine—à aborder un sujet sur lequel les de Saussure, les Durier, les Bourrit, les Alexandre Dumas, les Whymper, les Mummery, les Javelle, les Vallot, les Henri Ferrand..., ont laissé si peu à glâner. Qu'il s'agisse de l'histoire ou de l'anecdote, de la science ou de la littérature, de l'alpinisme pur ou du tourisme, il semble que tout ait été dit sur le géant de nos montagnes. Ce n'est donc pas un des moindres mérites de Roger Tissot, que de nous avoir donné le régal d'une œuvre bien personnelle qui ne doit rien à quiconque et d'avoir su nous révéler un «Mont-Blanc inconnu», dont la lecture est d'un rare attrait.

Qu'après Henri Ferrand, Grenoblois de race comme lui, Roger Tissot ait subi l'attirance de Chamonix, de sa vallée et de son sublime encadrement de montagnes, cela démontre d'abord que les Dauphinois ne sont pas exclusifs, et qu'à côté des merveilles de leurs Alpes, ils savent l'hommage dû aux beautés d'ailleurs. Mais cela ne prouve-t-il pas aussi la hantise qu'exerce—même de loin—la montagne géante sur tous ceux dont elle enorgueillit l'horizon? Or, s'il est un ciel sur lequel, au cours des moindres promenades, surgisse—en un toujours émouvant effet de surprise—la masse blanche qui domine tous ses satellites de sa majesté incontestée, c'est bien le ciel de Grenoble et l'on s'explique ainsi l'appel impérieux, l'attirance irrésistible qu'exerce sur des alpinistes d'élite le grand sommet savoyard.

Le Mont-Blanc vu de Grenoble.