Au cirque des géants
Ce nain de pierre pétulant et ridicule
semblait nous dire: «Moi aussi je suis
méchant, venez-voir!»
Guido Rey.
Compagnon fidèle de mes belles ascensions, O ami infortuné, comment ai-je pu venir sans vous jusqu'à cette «cité des songes» que nous avions rêvé de visiter ensemble? Lorsqu'en septembre 1906, un camarade commun, vous apportait, au pied des Aiguilles d'Arves où vous guettait la mort, l'expression de mes regrets et de ma rage d'être retenu loin de vous, votre cœur d'alpiniste avait trouvé pour moi une parole de consolation: «Tu lui diras que l'été prochain nous ferons les Aiguilles de Chamonix.» Hélas! votre promesse, vous l'avez emportée avec vous au fond de la crevasse où vous êtes tombé à bout de corde!
Traversée de la Mer de glace.
Sans vous, mais votre souvenir en moi, j'ai gagné l'immense Glacier du Géant où de toutes parts se dressent les fières obélisques, les hauts bastions, les crêtes hérissées de hallebardes que vous aimiez escalader.
Le chemin de fer du Montenvers m'avait remorqué le long des contreforts du Planaz, dans le souterrain du Grépon, puis sur les flancs du socle qui porte les Charmoz, et par le grand viaduc qui tourne au-dessus du Glacier des Bois, j'avais abordé la terrasse du Montenvers. En contemplant l'insigne panorama je comprenais pourquoi le contempteur du Mont-Blanc, Chateaubriand lui-même n'avait pu rester insensible à sa vue:
«Qu'on se représente une vallée, dit-il, dont le fond est entièrement couvert par un fleuve. Les montagnes qui forment cette vallée laissent pendre au-dessus de ce fleuve une masse de rochers, les Aiguilles du Dru, du Bochard, des Charmoz. Dans l'enfoncement, la vallée et le fleuve se divisent en deux branches, dont l'une va aboutir à une haute montagne, le Col du Géant, et l'autre aux rochers des Jorasses. Au bout opposé de cette vallée se trouve une pente qui regarde la vallée de Chamonix. Cette pente, presque verticale est occupée par la portion de la Mer de glace, qu'on appelle le Glacier des Bois. Supposez donc un rude hiver survenu; le fleuve qui remplit la vallée, ses inflexions et ses pentes, a été glacé jusqu'au fond de son lit; les sommets des monts voisins se sont chargés de neige partout où les flancs du granit ont été assez horizontaux, pour retenir les eaux congelées: voilà la Mer de glace et son site...»