La vieille cabane du Goûter.
Nous avons dit un dernier adieu aux hommes, nous sommes seuls désormais, solitude impressionnante et pénible. L'âme oppressée est inquiète en quelque sorte de je ne sais quel péril imaginaire, crainte étrange de l'inconnu, presque de l'au-delà; malaise indéfinissable et irrésistible, qui étreint et accable l'esprit endeuillé, veuf par son divorce momentané d'avec les hommes.
C'est l'heure exquise où le jour qui décline laisse l'ombre envahissante noyer les contours des objets dans une demi-obscurité. Dans la demeure close et tiède, on aime à attendre que la nuit ait voilé les formes indécises et familières qui nous entourent, avant d'allumer la lampe. Les pieds sur les chenets on se plaît à regarder la flamme joyeuse qui danse dans l'âtre souple et ondoyante. Moment délicieux où l'esprit erre sans contrainte, où, se laissant aller au charme pénétrant de l'heure tranquille du chien et loup, on est heureux de se sentir vivre calme, sans souci, où l'on apprécie le bonheur d'être à l'abri au chaud, en bonne santé.
Pour nous, perdus au milieu des solitudes glacées, nous regardons avec angoisse le grésil qui tisse dans l'air, autour de nous, un voile blanc impénétrable. Nous songeons à la chance que nous avons eue cependant d'arriver à temps. Quelques instants plus tard, touristes égarés, nous nous serions agités en vain dans la tourmente. Nous appellerions, et la tempête seule répondrait à nos cris de détresse. Sans relâche la neige autour de nous continue sa trame: nuit blanche, plus terrifiante que la nuit la plus noire, parce que plus mystérieuse encore. L'âme emprisonnée se débat en vain contre la stupeur qui l'accable. Rentrés dans la cabane, nous attendons, silencieux, la pensée vague et morne: la nuit qui tombe vient seconder la nuit blanche dans son œuvre destructive de la volonté.
Dehors, l'obscurité règne, totale. Le trou de la porte absente ouvre sur le néant: nous allumons notre lanterne. Avec elle notre pensée se ressaisit. Point brillant dans l'obscurité vers lequel les yeux se tournent avec joie, sa lumière dissipe les ténèbres qui envahissent le refuge, et jette en même temps un peu de clarté dans les âmes: l'horreur a disparu, la vie renaît et se concentre autour de cette flamme pâlotte et vacillante.
Séracs au Mont-Blanc.
La nuit est lente à s'écouler, sans sommeil, avec des alternances de hurlements effroyables de la tempête, et de calme subit encore plus terrifiants. Lorsque le vent se tait, le silence et la nuit reprennent leur empire, silence horrible qui frappe l'imagination peut-être davantage que la tourmente: il semble que le silence hurle à son tour. La neige alors tombe, légère, avec un imperceptible bruissement, comme un frôlement de jupe de crêpe sur l'herbe fine d'un cimetière abandonné: musique monotone et triste, semblable aux airs que l'on chante dans la montagne pour endormir les nouveaux-nés, elle nous berce avec son ronronnement doux, pour nous endormir d'un sommeil dont on ne se réveille plus.