A la hâte, je remplis de neige le seau que j'ai apporté et je rentre glacé. Une fort maigre soupe, faite des restes de la veille et de beaucoup de neige constitue un sommaire dîner, puis nous nous étendons sur les paillasses et la lanterne est éteinte pour ménager notre chandelle. Couchés côte à côte pour avoir plus chaud, sous un tas de couvertures, pour la première fois, depuis quarante-huit heures, nous éprouvons une sensation de chaleur et de bien-être. Qu'il fait bon ainsi, à l'abri du vent alors que la tourmente mugit dehors. Demain matin nous aurons du thé tiède car entre nous dort une gourde pleine de neige, de thé et de sucre: notre chaleur propre fera fondre la neige. La tempête secoue terriblement la cabane. Le vent s'irrite de trouver dans le col où il règne en souverain maître quelque chose qui lui résiste et qu'il ne puisse entraîner au son de sa musique effroyable, dans la valse folle, valse de mort, tourbillon macabre que des formes blanches esquissent dehors dans l'obscurité.

Hôtel des Grands Mulets.

Le lendemain, les hurlements de la tempête nous réveillent. Toujours la tourmente, toujours le froid, que faire! Rien hélas! Attendre. Dehors, c'est toujours la même blancheur. Que nous réserve ce rideau inquiétant? Que cache-t-il dans ses plis? Mystère!

Le silence pèse dans le refuge et l'on n'entend plus que la grande voix du vent qui hurle sinistre dans le cornet du poêle éteint. Chacun triste et silencieux écoute mugir la bourrasque. La cabane tremble sous ses assauts furieux et incessants.

Nous avons écrit nos noms sur le registre du refuge. Ces quelques lignes seront peut-être les derniers vestiges que l'on trouvera de nous. A l'heure où des guides les trouveront, nous, nous serons étendus inanimés, au fond d'une crevasse livide, et nos âmes valseront déjà, avec les formes blanches qui virevoltent sur les arêtes, la valse des morts.