La route du Mont-Blanc, au départ des Grands Mulets.
Car il faut partir. Il ne faut point attendre que la faim ait annihilé nos forces, que la neige fraîche plus épaisse rende nos pas plus incertains et couvre de ponts de neige trompeurs les crevasses béantes. Tout encordés nous ouvrons la porte. Quel temps il fait dehors! Tout est blanc, autour de nous, le vent souffle avec une violence inouïe. Hésitation de courte durée. Il faut que la situation soit bien désespérée pour courir l'aventure de s'enfoncer dans cette obscurité blanche; aveuglés par la neige, congestionnés par le froid, étouffés par le vent, par cette poussière impalpable de neige que nous respirons avec l'air extérieur, et qui glace notre respiration. C'est fou de se jeter ainsi en pleine tourmente. Restons.
Caravane à la descente.
Rester? Alors c'est la faim et le froid!
Partir! ce sont les crevasses béantes, l'itinéraire perdu, mais c'est aussi plus bas, la vie. Partons la chercher à travers le labyrinthe de glace.
La porte du refuge est fermée, quelques pas nous en séparent à peine, et déjà il a disparu, déjà nous ne pourrions plus le retrouver.
A quel gouffre descendons-nous? Quelle crevasse nous guette? Peut-être avons-nous abandonné la route. C'est à peine si j'entrevois mon camarade dans la nuit blanche. Nous marchons des heures, et c'est toujours la même blancheur, le même froid; toujours la neige: qu'elle soit maudite! Elle couvre nos vêtements, se congèle avec celle qui déjà s'y est accrochée; elle forme une carapace de glace qui craque à chaque mouvement. J'ai soif! Mes doigts, à travers mes gants déchirés par l'escalade de l'Aiguille du Goûter gèlent autour de mon piolet, ma peau adhère au fer de la sape. J'ai soif! Le sang bat mes tempes, on dirait que mon front va éclater, mais l'étreinte du froid le cercle de fer.
La marche se prolonge indéfiniment, monotone, interminable, et toujours la même inquiétude, la même question: «sommes-nous dans la bonne voie?» Nous marchons, au hasard dans la nuit blanche, terrible chose que cette nuit blanche! Quelle heure est-il? Ma montre est arrêtée. Il y a des siècles que nous avons abandonné le refuge. Nous devrions depuis longtemps avoir atteint les Grands Mulets. Sûrement, nous sommes égarés. Égarés. Je répète le mot à mi-voix. Et cette idée prend consistance dans mon cerveau. Elle chemine; le fait me paraît certain, indubitable. Nous avons perdu la route dans cette blancheur impénétrable. Nous nous agitons inutilement dans ce voile mystérieux où chaque pas nous égare davantage. A quoi bon marcher, peiner?