Mieux vaudrait se coucher sur la douceur de la neige fraîche et dormir. J'ai sommeil: ce vent qui me souffle au visage m'endort. C'est curieux; mes jambes sont maintenant insensibles à la fatigue, je suis très dispos, en somme, pour aller danser avec les formes blanches. Mieux vaut rester là et se joindre à la danse tout de suite. Maintenant que nous sommes perdus, égarés, sans espoir.
Les Grandes Jorasses.
Dans quelques dizaines d'années le glacier nous rendra à la lumière du soleil, là-bas, sur la moraine des Bossons. Et les Chamoniards nous verront apparaître avec stupeur. Mais ce ne sera point nous. Nous! Il y aura longtemps que nous valserons sur la neige au son infernal de la musique effrénée de la tourmente.
D'ailleurs, c'est fini! Un éblouissement me passe devant les yeux, je ne suis plus oppressé, je ne sens plus le vent, ni la neige, ni le froid. Quelque chose de noir se dresse devant moi tandis qu'à l'entour s'illuminent mille clartés.
Et je m'aperçois que sous un violent coup de vent, la brume compacte s'est déchirée. La vue s'étend sur une pente immense coupée de crevasses bleutées éblouissantes. A droite, à quelques pas de nous une aiguille de rocher se dresse. On y distingue un toit qui fume: c'est le refuge des Grands Mulets. Derrière nous un joli petit nuage rose, léger et coquet voile la coupole du Mont-Blanc. Eh quoi! C'était cela notre linceul?
Sur la plateforme des Grands Mulets, des gens nous font des signaux d'amitié, leurs appels viennent jusqu'à nous. Oh! dormir, pour de bon, en sécurité!
Dormir! Mais voilà précisément que je me réveille au bruit de mes voisins qui partent sans doute à leur tour faire l'ascension de l'Aiguille du Géant.