Les moyens de vengeance lui étaient mesurés. Rhumatisant, ankylosé d’un bras, il voulut s’engager, et ne fut pas accepté. Il fallait pourtant agir. Il ne le pouvait que par la pensée. Seul, dans sa maison déserte, avec pour compagnie, sa femme morte, son fils mort, il était, pendant des heures, livré à ses violentes méditations. Comme une bête en cage, qui secoue ses barreaux, elles tournaient furieusement dans le cercle de la guerre, que barraient les tranchées,—attendant pour se ruer et guettant la trouée.

Les articles de Clerambault, signalés par les hurleurs de la presse, l’exaspérèrent. Quoi! on parlait de lui arracher des dents l’os de la haine!... Par le peu qu’il connaissait de Clerambault, déjà, avant la guerre, il ne pouvait le souffrir. L’écrivain lui était antipathique par ses formes d’art nouvelles, et l’homme par son amour de la vie et des hommes, par son idéalisme démocratique, son optimisme un peu benêt, et ses aspirations européennes. Du premier coup d’œil, avec l’instinct du rhumatisant (d’esprit et d’articulations), Vaucoux avait classé Clerambault parmi ceux qui font des courants d’air dans la maison aux portes et fenêtres closes,—la Patrie. La Patrie, comme il l’entendait: pour lui, il n’en était pas d’autre. Il n’eut pas besoin des excitations des journaux pour voir dans l’auteur de l’Appel aux Vivants et du Pardon aux Morts, l’agent de l’ennemi,—l’ennemi.

Et sa fièvre de vengeance, qui se rongeait, se jeta sur cet aliment.


Ah! Dieu! qu’il est commode de haïr sans comprendre ceux qui ne pensent pas comme vous!

Clerambault n’avait plus cette ressource. Il comprenait ceux qui le détestaient. Il les comprenait parfaitement. Ces braves gens souffraient, jusqu’à la fureur, de l’injustice de l’ennemi. Sans doute, parce qu’elle les atteignait. Mais aussi, loyalement, parce qu’elle était l’Injustice, l’Injustice avec un grand I: car, comme ils étaient myopes, elle leur paraissait énorme et unique, elle bouchait le champ de leur vision. Combien est limitée, chez un homme ordinaire, la capacité de sentir et de juger! Submergé dans l’espace, il se raccroche aux premiers débris flottants; de même qu’il réduit à quelques couleurs le ruisseau de la lumière aux nuances infinies, le bien et le mal qui coulent dans les veines de l’univers ne lui sont perceptibles que s’il les embouteille dans quelques exemples choisis auprès de lui. Tout le bien, tout le mal du monde, tient dès lors dans le flacon. Il projette là-dessus toute sa puissance d’amour et de répulsion. Pour des milliers d’excellentes gens, la condamnation de Dreyfus, ou le torpillage du Lusitania, reste le Crime du siècle. Et les excellentes gens ne voient pas que le crime pave la route de la société, et qu’ils marchent dessus, sans qu’ils s’en doutent: car ils bénéficient d’injustices inconnues, et ils ne font rien pour les empêcher. De toutes ces injustices, quelles sont les plus affreuses, de celles qui retentissent, en longs et profonds échos dans la conscience du monde, ou de celles que connaît seule la victime étouffée?... Mais nos excellentes gens n’ont pas les bras assez larges pour embrasser toutes les misères. Qui trop embrasse, mal étreint. Ils n’en embrassent qu’une, mais ils l’étreignent bien. Et quand ils ont fait choix d’un crime pour le haïr, il absorbe toute la force de haine qui est dans leurs viscères; le chien ronge son os: garde-toi d’y toucher!

Clerambault y avait touché. S’il était mordu, il ne pouvait pas se plaindre. Il ne se plaignait pas. Les hommes ont raison de combattre l’injustice qu’ils voient. Et ce n’est pas leur faute s’ils ne voient que son gros orteil. Gulliver à Brobdignac. Chacun fait ce qu’il peut.

Ils mordaient.


C’était le Vendredi-Saint. La grande marée de l’invasion montait à l’assaut de l’Ile-de-France. Le jour de deuil sacré n’avait pas suspendu le massacre. La guerre laïque ne connaît plus la Trêve de Dieu. Christ venait d’être bombardé, dans une de ses églises. La nouvelle de l’explosion meurtrière de Saint-Gervais, à la tombée du jour, se répandait, avec la nuit, dans Paris sans lumière, qui s’enveloppait de deuil, de fureur et de peur.