Clerambault écoutait, écoutait, absorbait... Il était pourtant un des rares poètes français qui eussent, avant la guerre, des relations européennes et dont l’œuvre eût trouvé des sympathies en Allemagne. A la vérité, il ne parlait aucune langue étrangère, en bon vieil enfant gâté de France, qui ne se donne point la peine d’aller faire visite aux autres, sûr qu’on viendra chez lui. Du moins, il les recevait bien, son esprit était dénué de partis pris nationaux, et l’intuition du cœur suppléait aux lacunes de l’instruction pour lui faire prodiguer sans compter son admiration aux génies étrangers. Mais à présent qu’on lui apprenait qu’il fallait se méfier de tout, («Taisez-vous! Méfiez-vous!») que Kant menait à Krupp, il n’osait plus admirer sans garantie officielle. La sympathique modestie, qui lui faisait, en temps de paix, respectueusement accepter, comme parole d’Évangile, ce que publiaient les hommes instruits et considérés, avait pris, en temps de guerre, les proportions d’une fabuleuse crédulité. Il gobait, sans faire: «ouf!» les étranges découvertes dont s’avisaient à présent les intellectuels de son pays, fouillant et piétinant l’art, la science, l’intelligence, l’âme de l’autre pays, au cours des siècles,—ce travail de délirante mauvaise foi, qui niait au peuple ennemi tout génie, et retrouvait dans ses plus hauts titres de gloire la marque de son infamie actuelle, à moins qu’on ne lui dérobât ces titres en les attribuant à une autre race.

Clerambault en était confondu, hors de lui, et,—(il ne se l’avouait pas),—au fond, il jubilait.


Pour partager son exaltation et pour l’entretenir avec de nouveaux arguments, il alla trouver son ami Perrotin.

Hippolyte Perrotin était un de ces types qui deviennent rares aujourd’hui et qui ont fait la gloire du haut enseignement français,—un de ces grands humanistes, dont la curiosité vaste et sagace herborise, d’un pas tranquille, dans le jardin des siècles. Trop observateur pour rien perdre du spectacle du présent, qui était pourtant le moindre objet de son attention, il savait le ramener doucement à l’échelle, dans l’ensemble du tableau. Le plus sérieux, au regard des autres, ne l’était pas au sien; et les agitations de la politique lui faisaient l’effet de pucerons sur un rosier. Mais étant herboriste, et non jardinier, il ne se croyait pas tenu de nettoyer le rosier. Il se bornait à l’étudier, avec ses parasites; ce lui était un sujet de constante délectation. Il avait le sens le plus fin des nuances de la beauté littéraire. Sa science, loin d’y nuire, l’avivait, en offrant à sa pensée un champ presque infini d’expériences savoureuses à comparer et à déguster. Il appartenait à la grande tradition française de ces savants qui furent des maîtres écrivains, de Buffon à Renan et à Gaston Paris. Membre de l’Académie, et de deux ou trois classes, l’ampleur de ses connaissances lui assurait sur les purs hommes de lettres, ses collègues, la supériorité non seulement d’un goût sûr et classique, mais d’un esprit plus libre et ouvert aux nouveautés. Il ne s’estimait pas dispensé d’apprendre, comme la plupart d’entre eux, dès l’instant qu’ils avaient passé le seuil de la sacrée Coupole; tout vieux maître qu’il fût, il restait à l’école. Alors que Clerambault était encore inconnu du reste des Immortels, sauf de deux ou trois confrères poètes qui ne parlaient de lui (le moins possible) qu’avec un souris dédaigneux, il l’avait découvert et classé dans son herbier. Il était tombé en arrêt devant quelques images; l’originalité de certaines formes verbales, le mécanisme de l’imagination, primitive et compliquée avec naïveté, l’attirèrent; puis, l’homme l’intéressa. Clerambault, à qui il adressa un mot de compliments, vint l’en remercier, débordant de gratitude et des liens d’amitié se nouèrent entre les deux hommes. Ils ne se ressemblaient guère: Clerambault, avec ses dons lyriques et une intelligence moyenne, que le cœur dominait. Et Perrotin, muni de l’esprit le plus lucide, que ne gênaient jamais les élans de son imagination. Mais tous deux avaient en commun la dignité de vie, la probité intellectuelle, un amour désintéressé de l’art et de la science, qui trouvait sa joie en soi et non dans le succès. Cela n’avait pas empêché Perrotin de faire assez bien son chemin, comme on a pu voir. Les places et les honneurs étaient venus à lui. Il ne les recherchait pas; mais il ne les repoussait pas: il ne négligeait rien.

Clerambault le trouva occupé à démailloter des langes successifs dont l’avait recouverte la lecture des siècles la pensée originelle d’un philosophe chinois. A ce jeu qui lui était coutumier, il arrivait naturellement à découvrir le contraire du sens visible d’abord: à passer de main en main, l’idole devient noire.

Ce fut dans cet esprit que Perrotin, distrait et très poli, reçut Clerambault. Même en prêtant l’oreille aux entretiens de salon, il faisait de la critique de textes. Son ironie s’en amusait, à ses dépens.

Clerambault lui déballa ses nouvelles acquisitions. Il partait, comme d’un fait acquis et définitif, de l’indignité reconnue de la nation ennemie; et toute la question était de savoir s’il y fallait noter la décadence irrémédiable d’un grand peuple, ou la constatation pure et simple d’une barbarie qui avait toujours été, mais se cachait sous des voiles. Clerambault inclinait vers la seconde explication. Plein de ses récentes lectures, il rendait responsables de la violation de la neutralité belge et des forfaits des armées allemandes Luther, Kant et Wagner. Comme on dit vulgairement, il n’y avait pas été voir, n’étant ni musicien, ni théologien, ni métaphysicien: il parlait sur la foi d’Académiciens. Il faisait des réserves seulement sur Beethoven, Flamand, et sur Goethe, citoyen de ville libre et presque Strasbourgeois, ce qui est à demi Français ou Français et demi. Il quêtait une approbation.

Il fut surpris de ne pas trouver chez Perrotin une ardeur correspondante à la sienne. Perrotin souriait, écoutait, contemplait Clerambault avec une curiosité bonhomme et attentive. Il ne disait pas non, mais il ne disait pas oui. Sur quelques assertions, il fit de prudentes réserves; et Clerambault, bouillant, lui opposant ses textes, qui étaient signés de deux ou trois illustres collègues de Perrotin, celui-ci esquissa un petit geste, qui pouvait signifier:

«Ah! vous m’en direz tant!»