Clerambault s’enflamma. Perrotin alors changea d’attitude, témoignant d’un intérêt bien vif, aux «remarques judicieuses» de son «excellent ami», hochant la tête à tout ce qu’il disait, répondant à ses questions directes par des paroles vagues, ou y donnant un assentiment complaisant, comme on fait à quelqu’un qu’il ne faut pas contredire.
Clerambault s’en alla, décontenancé et mécontent.
Il fut rassuré sur le compte de son ami, quand, quelques jours après, il lut le nom de Perrotin sur une protestation violente des Académies contre les barbares. Il lui écrivit pour le féliciter. Perrotin remercia, en quelques mots prudents et sibyllins:
«Mon cher Monsieur»—(il gardait dans ses lettres les formules cérémonieuses et compassées d’un Monsieur de Port-Royal),—«je suis toujours prêt à obéir aux suggestions de la patrie: elles sont des ordres pour nous. Ma conscience est à son service, comme c’est le devoir de tout bon citoyen...»
Un des plus curieux effets de la guerre sur l’esprit fut qu’elle révéla entre les individus des affinités nouvelles. Des gens qui jusque-là n’avaient pas une pensée commune découvraient tout à coup qu’ils pensaient de même. Et ils se rassemblaient, puisqu’ils se ressemblaient. C’était ce qu’on nommait «l’Union Sacrée». Des hommes de tout parti et de tout tempérament, des colériques, des flegmatiques, des monarchistes, des anarchistes, des cléricaux, des parpaillots, oubliaient subitement leur moi de tous les jours, leurs passions, leurs manies et leurs antipathies, laissaient tomber leur peau; et l’on se trouvait en présence d’êtres nouveaux, qui se groupaient d’une façon imprévue, comme une poussière de limaille autour d’un aimant caché. Toutes les catégories anciennes avaient momentanément disparu, et l’on ne s’étonnait pas d’être maintenant plus proche d’un inconnu d’hier que d’amis de longue date. On eût dit que par-dessous terre, les âmes communiquassent par de secrets rhyzômes, qui s’étendaient au loin, dans la nuit de l’instinct. Région peu connue, où l’observation rarement s’aventure. Notre psychologie s’en tient à cette partie du moi qui émerge du sol; elle en décrit avec minutie les nuances individuelles; mais elle ne prend pas garde que ce n’est que la cime de la plante; les neuf dixièmes sont enfouis, et reliés par le pied à d’autres plantes. Cette région de l’âme, profonde (ou basse), est insensibilisée, en temps ordinaire; l’esprit n’en perçoit rien. La guerre, en réveillant cette vie souterraine, fit prendre conscience de parentés morales qu’on ne soupçonnait pas. Une subite intimité se révéla entre Clerambault et un frère de sa femme, qu’il avait toutes les raisons de regarder, jusqu’à ce jour, comme le type du parfait Philistin.
Léo Camus n’avait pas atteint la cinquantaine. Il était grand, maigre, un peu voûté, barbe noire, le teint gris, le poil pauvre—(la calvitie commençait à se voir par derrière, sous le chapeau)—de petites rides en tous sens, se coupant, se contredisant, comme un filet mal fait, l’air maussade, renfrogné, perpétuellement enrhumé. Il était depuis trente ans employé de l’État, et sa carrière s’était passée dans l’ombre d’une cour de ministère; au long des années, il avait changé de pièce, mais non pas d’ombre; il avançait, mais sur la cour. Aucune chance qu’il en sortît, dans cette vie. A présent, il était sous-chef, ce qui lui permettait de faire ombre à son tour. Presque point de rapports avec le public: il ne communiquait avec le monde extérieur qu’à travers un rempart de cartons et de dossiers entassés. Il était vieux garçon et n’avait point d’amis. Sa misanthropie prétendait qu’il n’en existait point sur terre, sinon par intérêt. Il n’avait d’affection que pour la famille de sa sœur. Encore ne la manifestait-il guère qu’en blâmant tout ce qu’ils faisaient. Il était de ces gens dont la sollicitude inquiète fait âprement le procès à celui qu’ils aiment, quand ils le voient souffrant, et s’acharnent à prouver qu’il souffre par sa faute. On ne s’en émouvait pas beaucoup chez les Clerambault. Même il ne déplaisait pas à Mᵐᵉ Clerambault, un peu molle, d’être ainsi bousculée. Quant aux enfants, ils savaient que ces rebuffades s’accompagnaient de petits cadeaux: ils empochaient les cadeaux et laissaient pleuvoir le reste.
A l’égard de son beau-frère, l’attitude de Léo Camus avait, au cours des ans, varié. Quand sa sœur avait épousé Clerambault, Camus ne s’était pas gêné pour blâmer ce mariage. Un poète inconnu ne lui semblait pas «sérieux». Poète (poète inconnu), c’est un prétexte pour ne pas travailler!... Ah! quand on est «connu», c’est une autre affaire! Camus estimait Hugo; et même, il était capable de réciter des vers des Châtiments ou d’Auguste Barbier. Mais ils étaient «connus». Tout est là... Or, voici que précisément, Clerambault était devenu «connu». Le journal de Camus le lui avait un jour appris. De ce jour, Camus avait consenti à lire les poésies de Clerambault. Il ne les comprenait pas; mais il ne leur en savait pas mauvais gré; il aimait à se dire «vieux jeu», il lui semblait établir ainsi sa supériorité. Ils sont beaucoup comme lui, dans le monde, à s’enorgueillir de leur incompréhension. Ne faut-il pas que chacun se targue, les uns de ce qu’ils ont, les autres de ce qu’ils n’ont point? Camus convenait d’ailleurs que Clerambault savait «écrire». (Il était du métier!) Il eut pour son beau-frère des égards grandissants avec les éloges des journaux, et il aimait à deviser avec lui. De tout temps, il avait apprécié, sans le dire, sa bonté affectueuse; et ce qui lui plaisait aussi, en ce grand poète, (car maintenant il le nommait tel), c’était son incapacité manifeste en affaires, son ignorance pratique: sur ce terrain Camus était son maître, et il le lui faisait bien voir. Clerambault avait une confiance naïve dans les hommes. Rien ne pouvait mieux convenir au pessimisme agressif de Camus. Cela le tenait en haleine. Le meilleur de ses visites était consacré à réduire en miettes les illusions de Clerambault. Mais elles avaient la vie dure. C’était à recommencer, à chaque fois. Camus s’en irritait, avec un secret plaisir. Il lui fallait un prétexte continuellement renouvelé pour trouver le monde mauvais et les hommes imbéciles. Surtout, il ne faisait grâce à aucun homme politique. Cet employé du gouvernement haïssait tous les gouvernements. Ce qu’il eût voulu à la place, il eût été bien en peine pour le dire. La seule forme politique qu’il comprît était l’opposition.—Il souffrait d’une vie gâchée, d’une nature comprimée. Il était fils de paysans et fait pour cultiver ses vignes, comme son père, ou bien pour exercer, comme chien de garde, sur le petit peuple des champs, ses instincts d’autorité. Mais les maladies de la vigne étaient venues, et l’orgueil de gratte-papier. La famille avait émigré à la ville. A présent, il n’eût pu retourner à sa vraie nature, sans déroger. L’eût-il voulu, elle s’était atrophiée. Et ne trouvant pas sa place dans la société, il accusait la société; il la servait, comme des milliers de fonctionnaires, en mauvais domestique, en ennemi caché.
Un esprit de cette sorte, chagrin, amer, misanthrope, aurait dû, semble-t-il, être jeté hors des gonds par la guerre. Ce fut tout le contraire: elle lui rendit le calme. Le groupement de la horde en armes contre l’étranger est une déchéance pour les rares esprits libres embrassant l’univers; mais il grandit la foule de ceux qui végètent dans l’impuissance d’un égoïsme anarchique; il les porte à l’étage supérieur de l’égoïsme organisé. Camus s’éveilla soudain, avec le sentiment que, pour la première fois, il n’était plus seul au monde.
L’instinct de la patrie est l’unique, peut-être, qui, dans les conditions actuelles, échappe à la flétrissure de la vie quotidienne. Tous les autres instincts, les aspirations naturelles, le besoin légitime d’aimer et d’agir, sont, dans la société, étouffés, mutilés, contraints à passer sous la fourche des reniements et des compromis. Et quand l’homme, arrivé au milieu de sa vie, se retourne pour les regarder, il les voit tous marqués au front de sa défaite et de ses lâchetés; alors, la bouche amère, il a honte d’eux et de lui. Seul, l’instinct de la patrie est resté à l’écart, inemployé, mais non souillé. Et lorsqu’il resurgit, il est inviolé; l’âme qui l’embrasse reporte sur lui l’ardeur de toutes ses ambitions, de ses amours, de ses désirs, que la vie a trahis. Un demi-siècle de vie comprimée prend sa revanche. Les millions de petites geôles de la prison sociale s’ouvrent. Enfin!... Les instincts enchaînés détendent leurs membres raidis, ont le droit de bondir en plein air et de crier. Le droit? Ils ont le devoir à présent de se ruer, tous ensemble, comme une masse qui tombe. Les flocons isolés se sont faits avalanche.