Elle entraînait Camus. Le petit chef de bureau faisait corps avec elle. Et nulle frénésie, nulle violence vaine. Une grande force et le calme. Il était «bien». Bien de cœur, bien de corps. Il n’avait plus d’insomnies. Pour la première fois, depuis de longues années, l’estomac ne le faisait plus souffrir,—parce qu’il l’avait oublié. Il passa même l’hiver,—(cela ne s’était jamais vu)—sans un jour s’enrhumer. On ne l’entendait plus aigrement accuser et ceci et cela; il ne déblatérait plus et contre ce qu’on avait fait et contre ce qu’on n’avait pas fait; il était envahi par une piété sacrée pour tout le corps social,—ce corps qui était le sien, plus fort, plus beau et meilleur; il se sentait fraternel avec tous ceux qui le constituaient par leur étroite union, comme une grappe d’abeilles suspendue à une branche. Il enviait les plus jeunes qui partaient pour le défendre; il contemplait avec des yeux attendris son neveu Maxime, se préparant gaiement; et au départ du train qui emportait les jeunes hommes, il embrassait Clerambault, il serrait la main aux parents inconnus qui accompagnaient leurs fils; il avait les larmes aux yeux, d’émotion et de bonheur. En ces heures, Camus eût tout donné. C’était sa lune de miel avec la vie. L’âme solitaire, qui en a été sevrée, la voit soudain passer et l’étreint... La vie passe. L’euphorie d’un Camus n’est pas faite pour durer. Mais celui qui l’a connue ne vit plus que par le souvenir, et pour la ranimer. La guerre la lui a donnée. La paix lui est donc ennemie. Ennemis, ceux qui la veulent!


Clerambault et Camus échangeaient leurs pensées. Ils les échangèrent si bien que Clerambault finit par ne plus savoir ce qu’était devenue la sienne. A mesure qu’il se perdait, il avait plus impérieusement besoin d’agir: c’était une façon de s’affirmer... De s’affirmer? Hélas! C’était Camus qu’il affirmait. Malgré sa conviction et son ardeur habituelles, il n’était qu’un écho,—de quelles misérables voix!

Il se mit à écrire des dithyrambes de combat. C’était une émulation entre les poètes qui ne se battaient pas. Leurs produits ne risquent pas d’encombrer la mémoire de l’avenir. Rien dans leur carrière antérieure ne préparait ces pauvres gens à une tâche semblable. Ils avaient beau grossir la voix et faire appel aux ressources de la rhétorique gauloise, les poilus haussaient les épaules. Mais le peuple de l’arrière s’y plaisait beaucoup plus qu’aux récits sans lumière et englués de boue, qui lui venaient des tranchées. La vision d’un Barbusse n’avait pas encore imposé à ces ombres bavardes sa vérité. Clerambault n’eut pas de peine à briller dans ce concours d’éloquence. Il avait le don funeste d’éloquence verbale et rythmique qui sépare les poètes de la réalité, en les enveloppant de leur toile d’araignée. En temps de paix, la toile inoffensive pendait aux buissons; le vent passait au travers; et la débonnaire Arachné ne songeait à attraper dans ses mailles que la lumière. Aujourd’hui, ces poètes cultivaient en eux des instincts carnassiers, heureusement périmés; et l’on apercevait, tapie au fond de leur toile, une vilaine bête dont l’œil guettait la proie. Ils chantaient la haine et la sainte tuerie. Clerambault fit comme eux, fit mieux qu’eux, car sa voix était plus pleine. A force de crier, ce brave homme finit par sentir les passions qu’il n’avait point. A «connaître» enfin la haine («connaître», au sens biblique), il éprouvait secrètement cette basse fierté d’un collégien qui sort pour la première fois du bordel. Maintenant il était un homme! En effet, il ne lui manquait plus rien pour ressembler à la bassesse des autres.

Camus eut la primeur de chacun de ses poèmes. Ce lui était bien dû. Il en hennissait d’enthousiasme, car il s’y reconnaissait. Et Clerambault était flatté, car il pensait atteindre la fibre populaire. Les deux beaux-frères passaient les soirées en tête à tête. Clerambault lisait; Camus buvait ses vers; il les savait par cœur; il répétait à qui voulait l’entendre que Hugo était ressuscité, que chacun de ces poèmes valait une victoire. Son admiration bruyante dispensait à propos les autres membres de la famille d’énoncer un jugement. Rosine régulièrement s’arrangeait, sous quelque prétexte, pour sortir de la chambre, à la fin de la lecture. L’amour-propre de Clerambault le remarquait; et il eût voulu avoir l’opinion de sa fille; mais il trouvait plus prudent de ne pas la lui demander. Il préférait se persuader que la fuite de Rosine venait de son émotion et de sa timidité. Tout de même, il était vexé.—Mais les suffrages du dehors lui firent oublier cette petite blessure. Les poèmes avaient paru dans les journaux bourgeois; ils valurent à Clerambault le plus éclatant succès de sa carrière. Aucune autre de ses œuvres n’avait soulevé cet enthousiasme unanime. Un poète est toujours bien aise de s’entendre affirmer que sa dernière œuvre est la meilleure; et il l’est encore plus, lorsqu’il sait qu’elle est la moins bonne. Clerambault le savait parfaitement. Aussi savourait-il avec une vanité enfantine les flagorneries de la presse. Le soir, il les faisait lire à haute voix par Camus, dans le cercle de famille. Il rayonnait en les entendant; lorsque c’était fini, il eût presque dit:

—Encore!

La seule note un peu fausse dans ce concert d’éloges lui vint de Perrotin. (Décidément, il s’était bien trompé sur le compte de celui-là. Ce n’était pas un vrai ami...) Sans doute, le vieux savant, à qui Clerambault avait envoyé le recueil de ses poèmes, l’en avait félicité poliment; il louait son grand talent; mais il ne lui disait pas que ce livre était sa plus belle œuvre; il l’engageait même, «après avoir offert son tribut à la Muse guerrière, à écrire maintenant une œuvre de rêve pur, dégagée du présent».—Que voulait-il insinuer? Est-il séant, lorsqu’un artiste vient soumettre un ouvrage à votre admiration, de lui dire: «J’en voudrais lire un autre, qui ne lui ressemblât point?»—Clerambault voyait là un indice nouveau de l’affligeante tiédeur de patriotisme, qu’il avait déjà éventée chez Perrotin. Ce manque de compréhension acheva de le refroidir pour son vieil ami. Il pensa que la guerre était la grande épreuve des caractères, qu’elle revisait les valeurs et triait les amitiés. Et il ne jugea point que la perte de Perrotin fût trop peu compensée par l’acquisition de Camus et de tant d’amis nouveaux, assurément plus modestes, mais au cœur simple et chaud...

Et cependant, la nuit, il avait des minutes d’oppression; il s’éveillait, inquiet; il était mécontent et honteux... De quoi donc? Ne faisait-il pas son devoir?


Les premières lettres de Maxime furent un réconfort, un cordial dont une goutte dissipait les découragements. On en vivait, dans les longs intervalles qui espaçaient les nouvelles. Malgré l’angoisse de ces silences, où chaque seconde pouvait être fatale à l’être aimé, sa confiance (que peut-être il exagérait, par affection pour les siens, ou par superstition) se communiquait à tous. Ses lettres débordaient de jeunesse, de joie exubérante, qui atteignit sa cime, dans les jours qui suivirent la victoire de la Marne. Toute la famille était tendue vers lui. Elle était un seul corps, une plante dont le faîte est baigné dans la lumière, et qui monte vers lui, en un frémissement d’adoration mystique...