L’extraordinaire lumière où s’épanouissaient les âmes, hier encore douillettes et engourdies, que le destin jetait dans le cercle infernal de la guerre! Lumière de la mort, du jeu avec la mort! Maxime, ce grand enfant gâté, délicat, dégoûté, qui, en temps ordinaire, se soignait comme une petite maîtresse trouvait une saveur inattendue dans les privations et les épreuves de sa vie nouvelle. Émerveillé de lui-même, il en faisait parade dans ses lettres gentiment fanfaronnes, qui ravissaient le cœur de ses parents. Ni l’un ni l’autre n’était Cornélien, et la pensée d’immoler leur enfant à une idée barbare leur eût causé de l’horreur. Mais la transfiguration de leur cher petit, qui s’était subitement mué en héros, leur causait une plénitude de tendresse qu’ils n’avaient jamais éprouvée. L’enthousiasme de Maxime leur communiquait, en dépit de l’inquiétude, une ivresse. Il les rendait ingrats pour la vie de naguère, la bonne vie paisible, affectueuse, des longs jours monotones. Maxime exprimait pour elle un amusant dédain. Elle lui semblait ridicule, après qu’on avait vu ce qui se passait «là-bas»... «Là-bas», on était content de dormir trois heures par nuit, à la dure, ou sur une botte de paille, la semaine des quatre Jeudis;—content de déguerpir, à trois heures du matin, pour se réchauffer avec trente kilomètres de marche, sac au dos, et prendre un bain de sueur, qui durait huit à dix heures—content, surtout content de rencontrer l’ennemi, afin de souffler un peu, couché derrière un talus, en canardant le Boche... Ce petit Cyrano disait que le combat reposait de la marche. Quand il contait un engagement, on eût dit qu’il était au concert, ou bien au cinéma. Le rythme des obus, le bruit de leur départ et celui de leur éclatement, lui rappelaient les battements de timbales dans le divin scherzo de la Neuvième Symphonie. Aussitôt que les moustiques d’acier, espiègles, impérieux, rageurs, sournois, perfides, ou simplement animés d’une aimable désinvolture, faisaient bruire au-dessus des têtes leur boîte à musique aérienne, il avait une émotion de gamin de Paris qui se sauve de la maison pour voir un bel incendie. Plus de fatigue! L’esprit et le corps alertes. Et quand venait le «En avant!» attendu, on se relevait d’un bond, léger comme une plume, et, sous la giboulée, on volait au plus prochain abri, dans la joie de la découverte, comme le chien qui sent le gibier. On filait à quatre pattes, on rampait sur le ventre, on galopait plié en quatre, on faisait de la gymnastique suédoise à travers les taillis... Cela faisait oublier qu’on ne pouvait plus marcher; et quand tombait la nuit, on se disait: «Tiens! c’est le soir déjà! Qu’est-ce qu’on a donc fait aujourd’hui?...» A la guerre, concluait le petit coq gaulois, il n’y a de pénible que ce qu’on fait en temps de paix,—la marche sur les grandes routes...

Ainsi parlaient ces jeunes gens, aux premiers mois de campagne. Les soldats de la Marne, de la guerre qui marche. Si elle eût continué, elle eût refait la race des va-nu-pieds de la Révolution qui, partis pour la conquête du monde, ne surent plus s’arrêter.

Il fallut bien qu’ils s’arrêtassent. A partir du moment où ils marinèrent dans les tranchées, le ton changea. Il perdit son entrain, son insouciance gamine; il se fit de jour en jour viril, stoïque, volontaire, crispé. Maxime continuait d’affirmer la victoire finale. Puis, il n’en parla plus; il parlait seulement du devoir nécessaire.—De cela même il cessa de parler. Ses lettres devinrent ternes, grises, fatiguées.

A l’arrière, l’enthousiasme n’avait pas diminué. Clerambault persistait à vibrer comme un tuyau d’orgue. Mais Maxime ne rendait plus l’écho attendu, provoqué.


Brusquement, il arriva pour une permission de sept jours. Il n’avait pas prévenu. Dans l’escalier, il s’arrêta, ses jambes étaient lourdes; bien qu’il semblât plus robuste, il se fatiguait vite; et il était ému. Il reprit son souffle, et monta. Au coup de sonnette, sa mère vint ouvrir. Elle cria de saisissement. Clerambault, qui errait à travers l’appartement, dans l’ennui et l’attente éternelle, accourut, en clamant. Ce fut un beau tapage.

Après quelques minutes, on fit trêve aux étreintes et au langage inarticulé. Poussé vers une fenêtre, assis bien en lumière, Maxime fut livré à l’inspection de leurs regards ravis. Ils s’extasiaient sur son teint, ses joues pleines, son air de bonne santé. Son père, lui ouvrant les bras, l’appela: «Mon héros!»—Et Maxime, les mains crispées, sentit brusquement l’impossibilité de parler.

A table, on le couvait des yeux, on buvait ses mots: il ne dit presque rien. L’exaltation des siens l’avait arrêté net, dans son premier élan. Heureusement ils ne s’en apercevaient pas; ils attribuaient son silence à la fatigue et aussi à la faim. Clerambault parlait d’ailleurs pour deux. Il racontait à Maxime la vie des tranchées. La bonne madame Pauline était devenue une Cornélie de Plutarque. Maxime les regardait, mangeait, les regardait: un fossé était entre eux.

A la fin du repas, quand, rentrés dans le cabinet du père, ils le virent installé dans un fauteuil et fumant, il fallut bien en venir à satisfaire l’attente de ces pauvres gens. Il commença donc à décrire sobrement l’emploi de ses journées; il mettait une pudeur à écarter de son récit tout mot exagéré et les images tragiques. Ils écoutaient, palpitants d’attente. Ils attendaient toujours, quand il avait fini. Alors, ce fut de leur part un assaut de questions. Maxime y répondait, en quelques mots, vite éteints. Clerambault essaya de réveiller «son gaillard», lui poussa jovialement quelques bottes:

—Voyons, raconte un peu... Un de vos engagements... ça devait être beau!... cette joie, cette foi sacrée!... Cristi!... Je voudrais voir cela, je voudrais être à ta place!...