Les nouvelles du front étaient bonnes. Depuis peu, l’offensive allemande paraissait arrêtée, et d’étranges symptômes de fléchissement se faisaient sentir; des bruits, qui semblaient fondés, laissaient supposer dans cette masse formidable un travail secret de désorganisation. Elle avait, disait-on, atteint la limite de ses forces, et elle l’avait dépassée. L’athlète était fourbu. On parlait de contagion de l’esprit révolutionnaire, rapporté de Russie par les troupes allemandes du front oriental.

Avec la mobilité coutumière de l’esprit français, les pessimistes d’hier criaient la victoire prochaine. Moreau et Gillot escomptaient l’apaisement des passions et, dans un bref délai, le retour au bon sens, la réconciliation des peuples, le triomphe des idées de Clerambault. Clerambault les engagea à ne pas se faire trop d’illusions. Et il s’amusa à leur décrire ce qui se passerait, quand la paix serait signée (car il fallait bien qu’elle le fût, un jour!).

—Il me semble, dit-il, que je vois, en planant sur la ville, comme le Diable boiteux, la nuit, la première nuit qui suivra l’armistice. Je vois, dans les maisons dont les volets sont clos aux cris de joie de la rue, les innombrables cœurs en deuil; tendus pendant des années dans la dure pensée d’une victoire qui donne à leur misère un sens, un faux semblant de sens, maintenant, ils vont pouvoir se détendre, ou se briser, dormir, mourir enfin! Les politiciens songent à la façon la plus preste et la plus lucrative d’exploiter la partie gagnée, ou d’opérer un rétablissement sur le trapèze, s’ils ont mal calculé. Les professionnels de la guerre cherchent à faire durer le plaisir, ou, s’il ne leur est pas permis, à le renouveler, le plus tôt qu’il sera possible. Les pacifistes d’avant-guerre se retrouvent au poste, tous sortis de leurs trous; ils s’étalent en démonstrations émouvantes. Les vieux maîtres, qui ont battu le tambour à l’arrière pendant cinq ans, reparaissent, la palme d’olivier à la main, souriants, la bouche en cœur, parlant d’amour. Les combattants qui juraient, dans la tranchée, de ne jamais oublier, sont prêts à accepter toutes les explications, les congratulations et les poignées de main qu’on voudra leur donner. Il est bien trop pénible de ne pas oublier! Cinq ans de fatigues écrasantes disposent aux complaisances, par lassitude, par ennui, par désir d’en finir. Les flonflons de la victoire étouffent les cris de douleur des vaincus. Le plus grand nombre ne penseront qu’à reprendre les vieilles habitudes somnolentes d’avant-guerre. On dansera sur les tombes, et puis, on dormira. La guerre ne sera plus qu’une vanterie de veillée. Et qui sait? Ils réussiront peut-être si bien à ne plus se souvenir, qu’ils aideront les maîtres de la danse (la Camarde) à la recommencer. Pas tout de suite, mais plus tard, quand on aura bien dormi... Ainsi, ce sera la paix partout—en attendant que ce soit partout la guerre nouvelle. Paix et guerre, mes amis, au sens où on les entend, ne sont que deux étiquettes pour un même flacon. Comme disait le roi Bomba de ses vaillants soldats, «habillez-les en rouge, habillez-les en vert, ils foutront le camp tout de même!» Vous dites paix, vous dites guerre; il n’y a ni paix ni guerre, il y a servitude universelle, mouvements de multitudes entraînées, comme un flux et un reflux. Et il en sera ainsi, tant que de fortes âmes ne s’élèveront pas au-dessus de l’océan humain et n’oseront pas la lutte, qui paraît insensée, contre la fatalité qui remue ces lourdes masses.

—Lutter contre la Nature? dit Coulanges. Vous voulez forcer ses lois?

—Il n’y a pas, dit Clerambault, une seule loi immuable. Les lois, comme les êtres, vivent, changent et meurent. Et le devoir de l’esprit, bien loin de les accepter, comme disaient les stoïciens, est de les modifier, de les recouper à sa mesure. Les lois sont la forme de l’âme. Si l’âme grandit, qu’elles grandissent avec elle! Il n’est de juste loi que celle qui est juste à ma taille... Ai-je tort de vouloir que le soulier soit fait pour le pied, et non le pied pour le soulier?

—Je ne dis pas que vous ayez tort, reprit le comte. Vouloir forcer la nature, nous le faisons en élevage. Même la forme et l’instinct des bêtes peuvent être modifiés. Pourquoi pas la bête humaine?... Non, je ne vous blâme point. Je soutiens au contraire que le but et le devoir de tout homme digne de ce nom est justement, comme vous dites, de forcer la nature humaine. C’est la source du vrai progrès. Même tenter l’impossible a une valeur concrète.—Mais cela ne veut point dire que ce que nous tentons, nous le réussirons.

—Nous ne le réussirons pas, pour nous et pour les nôtres. C’est possible. C’est probable. Notre malheureuse nation, peut-être notre Occident, est sur une pente funeste; j’ai peur qu’il ne s’achemine très vite à son déclin, par le fait de ses vices et de ses vertus qui ne sont pas beaucoup moins meurtrières, de son orgueil et de ses haines, de ses jalouses rancunes de grand village, de l’écheveau sans fin de ses revanches, de son aveuglement obstiné, de sa fidélité accablante au passé, de sa conception surannée de l’honneur et du devoir, qui conduit à sacrifier l’avenir aux tombeaux. Je crains bien que le suprême avertissement de cette guerre n’ait rien appris à son héroïsme tumultueux et paresseux... En d’autres temps, j’aurais été accablé par cette pensée. Maintenant, je me sens détaché, comme de mon propre corps, de ce qui doit mourir; je n’ai plus avec lui d’autre lien que la pitié. Mais mon esprit est frère de ce qui, sur quelques points du globe, reçoit le feu nouveau. Connaissez-vous les belles paroles du Voyant de Saint-Jean-d’Acre[4]?

«Le Soleil de Vérité est comme l’astre des cieux, qui a des orients nombreux. Un jour, il se lève au signe du Cancer, un autre au signe de la Balance. Mais le soleil est un soleil unique. Une fois, le Soleil de Vérité lança ses feux du zodiaque d’Abraham, puis il se coucha au signe de Moïse et embrasa l’horizon; ensuite, il se leva au signe du Christ, brûlant et resplendissant. Ceux qui étaient attachés à Abraham, le jour où la lumière brilla sur le Sinaï, ceux-là devinrent aveugles. Mais mes yeux seront toujours,—à quelque point qu’il se lève,—attachés au soleil levant. Même si le soleil se levait à l’Occident, il serait toujours le soleil.»

—C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la lumière, dit Moreau, en riant.