Comme il avait déjà perdu connaissance, ses amis le portèrent dans la maison de Froment, qui était à quelques pas. Mais avant qu’ils entrassent, sa vie l’abandonna.
Ils l’avaient déposé sur un lit, dans la chambre à côté de celle où gisait, entouré de ses compagnons, le jeune paralytique. La porte restait ouverte. L’ombre de l’ami mort leur semblait auprès d’eux.
Amèrement, Moreau s’indignait de l’absurdité du meurtre qui, au lieu de frapper ou l’un des grands forbans de la réaction triomphante, ou l’un des chefs reconnus des minorités révolutionnaires, atteignait un homme inoffensif, indépendant, fraternel à tous, et presque trop porté à tout comprendre.
Mais Edme Froment dit:
—La haine ne se trompe pas. Un sûr instinct la guide... Non, elle a bien visé. Souvent, l’ennemi voit plus clair que l’ami. N’essayons point de nous faire illusion! Le plus dangereux adversaire de la société et de l’ordre établis, de ce monde de violences, de mensonges et de basses complaisances,—c’est, ce fut toujours l’homme de paix absolue et de libre conscience. Jésus n’a pas été mis en croix par hasard. Il devait être, il serait encore supplicié. L’homme de l’Évangile est le révolutionnaire, de tous le plus radical. Il est la source inaccessible, d’où jaillissent entre les brèches de la terre dure, les Révolutions. Il est le principe éternel de la non-soumission de l’Esprit à César, quel qu’il soit, à l’injuste Force. Ainsi se légitime la haine des valets de l’État, des peuples domestiqués, contre le Christ-aux-outrages qui les regarde et se tait, et contre ses disciples,—nous, les éternels réfractaires, les Conscientious Objectors aux tyrannies d’en haut comme à celles d’en bas, à celles de demain comme à celles d’aujourd’hui.—nous, les Annonciateurs de Celui plus grand que nous, qui portera au monde la parole qui sauve, le Maître mis au tombeau, qui «sera en agonie jusqu’à la fin du monde» et toujours renaîtra,—l’Esprit libre, le Seigneur Dieu.
Sierre, 1916—Paris, 1920.
NOTES:
[1] “L’UN CONTRE TOUS” était le titre primitif sous lequel ce roman a été publié, d’abord, partiellement, en décembre 1917. Titre non sans ironie, qui s’inspire, en retournant les termes, de celui de La Boëtie: Le Contr’Un. Il ne doit point donner à penser que l’auteur ait l’extravagante prétention d’opposer un seul homme à tous les hommes. Mais il sonne l’appel au combat, nécessaire aujourd’hui, de la conscience individuelle contre le troupeau.
[2] «Puisque celui qui est détruit souffre, et que celui qui détruit ne jouit pas et bientôt est détruit pareillement, dis-moi ce qu’aucun philosophe ne sait dire: à qui plaît, ou à qui sert cette vie infortunée de l’univers, qui se conserve au détriment et par la mort de toutes les créatures qui le composent?» (Leopardi.)
[3] «Simon et moi, nous comprîmes alors notre haine des étrangers, des barbares, et notre égotisme où nous enfermons avec nous-mêmes toute notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre, c’est de s’entourer de hautes murailles; mais dans son jardin fermé il introduit ceux que guident des façons de sentir et des intérêts analogues aux siens.» (Un Homme libre.)