—Voulez-vous me faire un plaisir? Ne me questionnez plus aujourd’hui.

Ils acquiescèrent, étonnés. Ils jugèrent que son état de fatigue avait besoin de ménagements; et ils furent aux petits soins. Mais Clerambault, à tout instant, repartait malgré lui dans des apostrophes qui quêtaient une approbation. Le mot de «Liberté» ponctuait ses tirades. Maxime avait un pâle sourire et observait Rosine. L’attitude de la jeune fille était singulière. Quand son frère était entré, elle s’était jetée à son cou. Mais depuis, elle se tenait sur la réserve, on eût dit: à distance. Elle n’avait pas pris part aux questions des parents; bien loin de provoquer les confidences de Maxime, elle paraissait les craindre; l’insistance de Clerambault la mettait à la gêne; la peur de ce que son frère aurait pu dire se trahissait, à des mouvements imperceptibles ou de fugitifs regards, que seul saisissait Maxime. Il éprouvait la même gêne; il évitait de se trouver seul avec elle. Cependant, ils n’avaient jamais été plus rapprochés, d’esprit. Mais il leur en eût trop coûté de se dire pourquoi.

Maxime dut se laisser exhiber aux connaissances du quartier; on le promena dans Paris, pour le distraire. Malgré ses robes de deuil, la ville avait repris son visage riant. Les misères et les peines se cachaient au foyer, et dans le fond des cœurs fiers. Mais l’éternelle Foire, dans les rues, dans la presse, étalait son masque satisfait. Le peuple des cafés et des salons de thé était prêt à tenir vingt ans, s’il l’eût fallu. Maxime, avec les siens, assis à une petite table de pâtisserie, dans le joyeux papotage et l’arome des femmes, voyait la tranchée où il venait d’être bombardé, vingt-six jours de suite, sans pouvoir bouger de la fosse gluante et gorgée de cadavres, qui servaient de murailles... La main de sa mère se posa sur la sienne. Il s’éveilla, vit les yeux affectueux des siens qui l’interrogeaient; il se reprocha d’inquiéter ces pauvres gens; et souriant, il se mit à lorgner et à parler gaiement. Son entrain de grand gamin était revenu. Le visage de Clerambault, sur lequel avait passé une ombre, s’éclaira de nouveau; et son regard, naïvement, remerciait Maxime.

Il n’était pourtant pas au bout de ses alertes. Au sortir de la pâtisserie—(il s’appuyait sur le bras de son fils)—ils se croisèrent dans la rue avec un enterrement militaire. Il y avait des couronnes, des uniformes, un vieux de l’Institut, son épée dans les jambes, et des instruments de cuivre qui ronflaient une lamentation héroïque. La foule se rangeait avec recueillement, et Clerambault, s’arrêtant, se découvrit avec emphase; sa main gauche serrait plus fortement le bras de Maxime. Il le sentit tressaillir, et regardant son fils, il lui trouva un air étrange; il crut que Maxime était ému, et voulut l’entraîner. Mais Maxime ne bougeait pas. Maxime était ahuri:

—«Un mort!» pensait-il. «Tout ça pour un mort!... Mais là-bas, on marche dessus... Cinq cents morts au tableau, c’est la ration normale.»

Il eut un mauvais petit rire. Clerambault, effrayé, le tira par le bras:

—Viens! dit-il.

Ils s’éloignèrent.

—«Si on voyait!» pensait Maxime, «si ces gens voyaient!... Toute leur société craquerait... Mais ils ne verront jamais, ils ne veulent pas voir...»

Et ses yeux, cruellement aigus, découvrirent tout à coup autour de lui... l’ennemi: l’inconscience de ce monde, la bêtise, l’égoïsme, le luxe, le «je m’en fous!», l’immonde profit de la guerre, la jouissance de la guerre, le mensonge jusqu’aux racines... les abrités, les embusqués, les policiers, les «obusiers», avec leurs autos insolentes qui ressemblent à des canons, et leurs femmes haut-bottées, au museau saignant, ces gueules de bonbon féroces... Ils sont contents... Tout va bien!... «Ça va durer, ça dure!»...—Une moitié de l’humanité mange l’autre...