Ils rentrèrent. Le soir, après dîner, Clerambault brûlait de lire à Maxime un poème qu’il venait d’écrire; l’intention en était touchante et un peu ridicule; dans son amour pour son fils, il tâchait d’être, en esprit au moins, son compagnon de gloire et de peine; et il avait décrit—de loin—«l’Aube dans la tranchée». Deux fois, il se leva pour chercher le manuscrit. Mais quand il tenait les feuilles, une pudeur le paralysait. Il se rassit, les mains vides.
Les jours passaient. Ils se sentaient unis étroitement par les liens du corps, mais les âmes ne parvenaient point à se toucher. Aucun ne voulait le reconnaître, et chacun le savait. Une tristesse était entre eux; ils se refusaient à en voir la vraie cause; ils aimaient mieux l’attribuer à l’approche du départ. De temps en temps, le père, la mère, faisait une nouvelle tentative pour rouvrir la source d’intimité. A chaque fois, c’était la même déconvenue. Maxime s’apercevait qu’il n’avait plus aucun moyen de communiquer avec eux, avec personne de l’arrière. C’étaient des mondes différents. S’entendrait-on jamais plus?... Pourtant, il les comprenait: lui-même avait subi, naguère, l’influence qui pesait sur eux; il ne s’était dégrisé que là-bas, au contact de la souffrance et de la mort réelles. Mais justement parce qu’il avait été atteint, il savait l’impossibilité de guérir les autres, avec des raisonnements. Alors il se taisait, laissait parler, souriait vaguement, opinait sans écouter. Les préoccupations de l’arrière, les criailleries des journaux, les questions de personnes (et quelles personnes! de vieux polichinelles, des politiciens tarés et avachis!), les hâbleries patriotardes des stratèges de l’écritoire, les inquiétudes au sujet du pain rassis ou de la carte de sucre ou des jours de pâtisseries fermées, lui inspiraient un dégoût, un ennui, une pitié sans fond, pour cette race de l’arrière. Elle lui était étrangère.
Il se renferma dans un silence énigmatique, souriant et sombre. Il n’en sortait que par accès, quand il pensait au peu d’instants qu’il lui restait à partager avec ces pauvres gens qui l’aimaient. Alors il se mettait à causer avec animation. N’importe de quoi. L’important était de donner de la voix, puisque l’on ne pouvait plus donner sa pensée. Et naturellement, on retombait sur les lieux-communs du jour. Les questions générales, politiques, militaires, tenaient la première place. Ils auraient pu aussi bien lire tout haut leur journal. «L’écrasement des Barbares», le «triomphe du Droit» remplissaient les discours, la pensée de Clerambault. Maxime servait la messe et disait, aux temps d’arrêt, le «cum spiritu tuo». Mais tous deux attendaient que l’autre commençât à parler...
Ils attendirent si longtemps que le jour de la séparation vint. Peu avant son départ, Maxime entra dans le cabinet de son père. Il était résolu à s’expliquer:
—Papa, es-tu bien sûr?...
Le trouble qui se peignit sur le visage de Clerambault l’empêcha de continuer. Il eut pitié, il demanda si son père était bien sûr de l’heure du départ. Clerambault accueillit la fin de la question avec un soulagement trop visible. Et quand il eut donné les renseignements,—que Maxime n’écoutait pas—il enfourcha de nouveau son dada oratoire et se lança dans ses habituelles déclamations idéalistes. Maxime, découragé, se tut. Pendant la dernière heure, ils ne se dirent que des riens. Tous sentaient, sauf la mère, qu’ils taisaient l’essentiel. Des mots allègres et confiants, une excitation apparente. Dans le cœur, un gémissement: «Mon Dieu! Mon Dieu! Pourquoi nous avez-vous abandonnés?»
Maxime s’en alla, soulagé de retourner au front. Le fossé qu’il venait de constater entre l’avant et l’arrière lui paraissait plus profond que celui des tranchées. Et le plus meurtrier n’était pas les canons. Mais les Idées. Penché à la fenêtre du wagon qui partait, il suivait du regard les visages émus des siens qui s’éloignaient, et il pensait:
—Pauvres gens! Vous êtes leurs victimes! Et nous sommes les vôtres...
Le lendemain de son retour au front, se déclencha la grande offensive du printemps, que les journaux bavards annonçaient à l’ennemi depuis plusieurs semaines. On en avait nourri l’espoir de la nation, durant le morne hiver d’attente et de mort immobile. Elle fut soulevée toute par un frémissement de joie impatiente. Elle était sûre de la victoire et lui criait: «Enfin!»