Dans la nuit de sa chambre, sa lampe éteinte, Clerambault regardait en lui. Il était décidé à pénétrer au fond de son âme menteuse et peureuse qui fuyait. La main de sa fille, dont il sentait encore la fraîcheur sur son front, avait effacé ses hésitations. Il était décidé à faire face au monstre Vérité, dût-il être lacéré par ses griffes, qui ne lâchent plus, une fois qu’elles ont étreint.
Avec angoisse, mais d’une main courageuse, il commença d’arracher par lambeaux saignants l’enveloppe de préjugés mortels, de passions et d’idées étrangères à son âme, qui la recouvrait tout entière.
D’abord, l’épaisse toison de la bête aux mille têtes, l’âme collective du troupeau. Il s’y était réfugié par peur et par lassitude. Elle tient chaud, on y étouffe, c’est un sale édredon; quand on y est englouti, on ne peut plus faire un mouvement pour en sortir, et on ne le veut plus; on n’a plus à penser, on n’a plus à vouloir; on est à l’abri du froid, des responsabilités. Paresse et lâcheté!... Allons! Écartons-la!... Par les fentes, aussitôt, entre le vent glacé. On se rejette en arrière... Mais déjà cette bouffée a secoué l’engourdissement; l’énergie viciée se remet sur pied, en trébuchant. Que va-t-elle trouver au dehors? N’importe! Il faut voir...
Il vit d’abord, le cœur soulevé de dégoût, ce qu’il n’eût pas voulu croire,—combien cette grasse toison s’était incrustée dans sa chair. Il reniflait en elle comme un relent lointain de la bête primitive, les sauvages instincts inavoués de la guerre, du meurtre, du sang répandu, de la viande palpitante que les mâchoires broient. La Force élémentaire de la mort pour la vie. Au fond de l’être humain, l’abattoir dans la fosse, que la civilisation, au lieu de la combler, voile du brouillard de ses mensonges, et sur laquelle flotte la fade odeur de boucherie... Ce souffle infect acheva de dégriser Clerambault. Il arracha avec horreur la peau de bête, dont il était la proie.
Ah! comme elle était lourde! Elle est à la fois chaude, soyeuse, belle, puante, et sanglante. Elle est faite des instincts les plus bas et des plus hautes illusions. Aimer, se donner à tous, se sacrifier pour tous, n’être qu’un corps et qu’une âme, la Patrie seule vivante!... Mais qu’est-ce donc que cette Patrie, cette seule vie, à laquelle on sacrifie non seulement sa vie, toutes les vies, mais sa conscience, toutes les consciences? Et qu’est-ce que cet amour aveugle, dont l’autre face de Janus aux yeux crevés est une aveugle haine?...
«... L’on a ôté mal à propos le nom de la raison à l’amour, dit Pascal, et on les a opposés sans un bon fondement, car l’amour et la raison n’est qu’une même chose. C’est une précipitation de pensées qui se porte d’un côté sans bien examiner tout; mais c’est toujours une raison...»
Eh bien, examinons tout!—Mais n’est-ce pas que cet amour, justement, n’est, pour une grande part, que la peur d’examiner tout, l’enfant qui, pour ne point voir l’ombre qui passe sur le mur, se renfonce la tête sous ses draps?...
La Patrie? Un temple hindou: des hommes, des monstres et des dieux. Qu’est-elle? La terre maternelle? La terre entière est notre mère à tous. La famille? Elle est ici et là, chez l’ennemi comme chez moi, et ne veut que la paix. Les pauvres, les travailleurs, les peuples? Ils sont des deux côtés, également misérables, également exploités. Les hommes de pensée? Ils ont un champ commun; et quant à leurs vanités et leurs rivalités, elles sont aussi ridicules au Levant qu’au Couchant; le monde ne se bat point pour les querelles de Vadius et de Trissotin. L’État? L’État n’est pas la Patrie. Seuls, créent la confusion ceux qui y ont profit. L’État est notre force, dont usent et dont abusent quelques hommes comme nous, qui ne valent pas mieux que nous, et qui souvent valent pis, dont nous ne sommes pas dupes, qu’en temps de paix nous jugeons librement. Mais que vienne la guerre, on leur laisse carte blanche, ils peuvent faire appel aux plus vils instincts, étouffer tout contrôle, tuer toute liberté, tuer toute vérité, tuer toute humanité; ils sont maîtres, il faut serrer les rangs pour défendre l’honneur et les erreurs de ces Mascarilles vêtus des habits du maître! Nous sommes solidaires, dit-on? Terrible filet des mots! Solidaires, sans doute, nous le sommes des pires et des meilleurs de nos peuples. C’est un fait, nous le savons bien. Mais que ce soit un devoir qui nous lie, jusqu’à leurs injustices et leurs insanités,—je le nie!...
Il ne s’agit point de médire de la solidarité. Personne (pense Clerambault) n’en a plus passionnément que moi savouré la jouissance et célébré la grandeur. Il est bon, il est sain, il est reposant et fort de plonger l’égoïsme solitaire, nu, raidi et glacé, dans le bain de confiance et d’offrande fraternelle qu’est l’âme collective. On se détend, on se donne, on respire. L’homme a besoin des autres, et il se doit aux autres. Mais il ne se doit pas tout entier. Car que lui resterait-il, pour Dieu? Il doit donner aux autres. Mais pour qu’il donne, il faut qu’il ait, il faut qu’il soit. Or, comment serait-il, s’il se fond avec les autres? Il y a bien des devoirs; mais le premier de tous, est d’être et de rester soi, jusque dans le sacrifice et le don de soi. Le bain dans l’âme de tous ne saurait devenir sans danger un état permanent. Qu’on s’y trempe, par hygiène! Mais qu’on en sorte, sous peine d’y laisser toute vigueur morale! A notre époque, on est, dès l’enfance, plongé, bon gré, mal gré, dans la cuve démocratique. La société pense pour vous, sa morale veut pour vous, son État agit pour vous, sa mode et son opinion vous volent jusqu’à l’air qu’on respire, vous reniez votre souffle, votre cœur, votre lumière. Tu sers ce que tu méprises, tu mens dans tous tes gestes, tes paroles, tes pensées, tu abdiques, tu n’es plus... Le beau profit pour tous, si tous ont abdiqué! Au bénéfice de qui? de quoi? D’instincts aveugles, ou de fripons? Est-ce un Dieu qui commande, ou quelques charlatans qui font parler l’oracle? Levez le voile! Ce qui se cache derrière, regardez-le en face!... La Patrie!... Le grand mot! Le beau mot! Le père, les bras enlacés des frères!... Mais ce n’est pas ce que vous m’offrez, votre fausse patrie, un enclos, une fosse aux bêtes, des tranchées, des barrières, des barreaux de prison!... Mes frères! Où sont mes frères? Où sont ceux qui peinent dans l’univers? Caïns, qu’en avez-vous fait? Je leur tends les bras; un fleuve de sang m’en sépare; dans ma propre nation, je ne suis plus qu’un instrument anonyme, qui doit assassiner... Ma Patrie! Mais c’est vous qui la tuez!... Ma patrie était la grande communauté des hommes. Vous l’avez saccagée. La pensée ni la liberté n’ont plus de toit en Europe... Je dois refaire ma maison, votre maison à tous. Car vous n’en avez plus: la vôtre est un cachot... Comment ferai-je? Où chercher? Où m’abriter?... Ils m’ont tout pris! Il n’est plus un pouce de la terre ni de l’esprit, qui soit libre; tous les sanctuaires de l’âme, l’art, la science, la religion, ils ont tout violé, ils ont tout asservi! Je suis seul et perdu, je n’ai plus rien, je tombe!...