Passe encore pour ceux qui croient à la vieille idole, hargneuse, envieuse, poissée de sang caillé,—la Patrie barbare! Ceux-là, en lui sacrifiant les autres et les leurs, tuent; mais du moins ils ne savent ce qu’ils font!—Mais ceux qui ne croient plus, qui seulement veulent croire, (Et c’est moi! Et c’est nous!), en sacrifiant leur fils ils l’offrent à un mensonge (affirmer dans le doute, c’est mentir); ils l’offrent pour se prouver à eux-mêmes leur mensonge. Et maintenant que nos aimés sont morts pour notre mensonge, bien loin de l’avouer, nous nous y enfonçons jusqu’au-dessus des yeux, afin de ne plus le voir. Et il faut qu’après les nôtres, les autres, tous les autres, meurent pour notre mensonge!...

Mais moi, je ne peux plus! Je pense aux fils encore vivants. Est-ce que cela me fait du bien que cela fasse du mal aux autres? Suis-je un barbare du temps d’Homère pour croire que j’apaiserai la douleur de mon fils mort et sa faim de la lumière, en répandant sur la terre qui le dévore le sang des autres fils? En sommes-nous toujours là?—Non. Chaque meurtre nouveau tue mon fils une fois de plus, fait peser sur ses os la lourde boue du crime. Mon fils était l’avenir. Si je veux le sauver, je dois sauver l’avenir, je dois épargner aux pères qui viendront la douleur où je suis. Au secours! Aidez-moi! Rejetez ce mensonge! Est-ce pour nous que se livrent ces combats entre États, ce brigandage de l’univers? De quoi avons-nous besoin? La première des joies, la première des lois, n’est-elle pas celle de l’homme, qui, pareil à un arbre, monte droit et s’étend sur le cercle de terre qui est à sa mesure, et par sa libre sève et son calme labeur voit sa multiple vie, en lui et en ses fils, patiemment s’accomplir? De qui donc d’entre nous, frères du monde, est jaloux pour les autres de ce juste bonheur, voudrait le leur voler? Qu’avons-nous à faire de ces ambitions, de ces rivalités, de ces cupidités, de ces maladies d’esprit, que des blasphémateurs couvrent du nom de patrie? La patrie, c’est vous, pères. La patrie, c’est nos fils. Tous nos fils. Sauvons-les!

Sans consulter personne, il alla porter ces pages, à peine écrites, chez un petit éditeur socialiste du quartier. Il revint, soulagé. Il pensait:

—Maintenant, j’ai parlé. Cela ne me regarde plus.

Mais, la nuit qui suivit, il perçut brusquement, par un coup dans la poitrine, que cela le regardait plus que jamais. Il s’éveilla...

—Qu’est-ce que j’ai fait?

Il éprouvait une souffrance de pudeur, à livrer au public sa douleur sacrée. Et sans imaginer qu’elle pût soulever des colères, il avait le sentiment des incompréhensions, des commentaires grossiers, qui sont des profanations.

Les journées suivantes passèrent. Il ne se produisit rien. Silence. L’appel avait plongé dans l’inattention publique. L’éditeur était peu connu, le lancement de la brochure négligemment fait. Et il n’y a pire sourd que qui ne veut pas entendre. Les quelques lecteurs qu’avait attirés le nom de Clerambault avaient, dès les premières lignes, écarté cette lecture importune. Ils pensaient:

—Le pauvre homme! Son malheur est en train de lui troubler la tête.