Bon prétexte pour ne pas risquer de compromettre l’équilibre de la leur.

Un second article suivit. Clerambault y prenait congé du vieux fétiche sanglant: la Patrie. Ou plutôt, il opposait au grand carnassier auquel se livrent en pâture les pauvres hommes de ce temps, à la Louve romaine, l’auguste Mère de tout ce qui respire: la Patrie universelle.

A Celle qu’on a aimée

Nulle douleur plus amère que de se séparer de celle qu’on a aimée. En l’arrachant de mon cœur, c’est mon cœur que j’arrache. La chère, la bonne, la belle,—si du moins on avait l’aveugle privilège de ces amants passionnés qui peuvent oublier tout, tout l’amour, tout le beau et le bon d’autrefois, pour ne plus voir que le mal qu’elle vous fait aujourd’hui et ce qu’elle est devenue! Mais je ne sais pas, je ne sais pas oublier; je te verrai toujours comme je t’ai aimée, quand je croyais en toi, quand tu étais mon guide et ma meilleure amie,—Patrie! Pourquoi m’as-tu laissé? Pourquoi nous as-tu trahis? Encore si j’étais seul à souffrir, je cacherais la triste découverte sous ma tendresse passée. Mais je vois tes victimes, ces peuples, ces jeunes hommes crédules et épris (je reconnais en eux celui que je fus aussi)... Comme tu nous as trompés! Ta voix nous semblait celle de l’amour fraternel; tu nous appelais à toi afin de nous unir: plus d’isolés! Tous frères! A chacun tu prêtais les forces de milliers d’autres, tu nous faisais aimer notre ciel, notre terre et l’œuvre de nos mains; et nous nous aimions tous en t’aimant... Où nous as-tu conduits? Ton but, en nous unissant, était-il seulement de nous faire plus nombreux, pour haïr et pour tuer? Ah! nous avions assez de nos haines isolées. Chacun avait son faix de ses mauvaises pensées! Du moins, en y cédant, nous les savions mauvaises. Mais toi, tu les nommes sacrées, empoisonneuse des âmes...

Pourquoi ces combats? Pour notre liberté? Tu fais de nous des esclaves. Pour notre conscience? Tu l’outrages. Pour notre bonheur? Tu le saccages. Pour notre prospérité? Notre terre est ruinée... Et qu’avons-nous besoin de nouvelles conquêtes, quand le champ de nos pères nous est devenu trop grand? Est-ce pour l’avidité de quelques dévorants? La patrie a-t-elle pour mission d’emplir ces ventres, avec le malheur public?

Patrie vendue aux riches, aux trafiquants de l’âme et du corps des nations, Patrie qui es leur complice et leur associée, qui couvres leurs vilenies de ton geste héroïque,—prends garde! Voici l’heure où les peuples secouent leur vermine, leurs dieux, leurs maîtres qui les abusent! Qu’ils poursuivent parmi eux les coupables! Moi, je vais droit au Maître, dont l’ombre les couvre tous. Toi qui trônes impassible, tandis que les multitudes s’égorgent en ton nom, toi qu’ils adorent tous en se haïssant tous, toi qui jouis d’allumer le rut sanglant des peuples, femelle, dieu de proie, faux Christ qui planes au-dessus des tueries, avec tes ailes en croix et tes serres d’épervier! Qui t’arrachera de notre ciel? Qui nous rendra le soleil et l’amour de nos frères?... Je suis seul, et je n’ai que ma voix, qu’un souffle va éteindre. Mais avant de disparaître, je crie: «Tu tomberas! Tyran, tu tomberas! L’humanité veut vivre. Le temps viendra, où l’homme va briser ton joug de mort et de mensonge. Le temps vient. Le temps est là».

Réponse de l’Aimée

Ta parole, mon fils, est la pierre qu’un enfant lance contre le ciel. Elle ne m’atteint pas. C’est sur toi qu’elle retombe. Celle que tu outrages, qui usurpe mon nom, est l’idole que tu as sculptée. Elle est à ton image, et non pas à la mienne. La vraie Patrie est celle du Père. Elle est commune à tous. Elle vous embrasse tous. Ce n’est pas sa faute, si vous la rapetissez à votre taille... Malheureux hommes! Vous souillez tous vos dieux, il n’est pas une grande idée que vous n’avilissiez. Le bien qu’on veut vous faire, vous le tournez en poison. La lumière qu’on vous verse vous sert à vous brûler. Je suis venue parmi vous, pour réchauffer votre solitude. J’ai rapproché vos âmes grelottantes, en troupeaux. J’ai fait de vos faiblesses dispersées un faisceau. Je suis l’amour fraternel, la grande Communion. Et c’est en mon nom, ô fous, que vous vous détruisez!...

Je peine, depuis des siècles, à vous délivrer des chaînes de la bestialité. J’essaie de vous faire sortir de votre dur égoïsme. Sur la route du Temps, vous avancez en ahanant. Les provinces, les nations, sont les bornes milliaires qui jalonnent vos haltes essoufflées. C’est votre débilité qui seule les a plantées. Pour vous mener plus loin, j’attends que vous ayez repris haleine. Mais vous êtes si pauvres de souffle et de cœur que de votre impuissance vous vous faites une vertu; vous admirez vos héros, pour les limites auxquelles ils ont dû s’arrêter, épuisés, et non parce qu’ils ont su y atteindre les premiers! Parvenus sans effort au point où ces héros avant-coureurs sont tombés, vous croyez être des héros à votre tour!... Qu’ai-je à faire aujourd’hui de vos ombres du passé? L’héroïsme dont j’ai besoin n’est plus celui des Bayard, des Jeanne d’Arc, chevaliers et martyrs d’une cause à présent dépassée, mais d’apôtres de l’avenir, de grands cœurs qui se sacrifient pour une patrie plus large, pour un idéal plus haut. En marche! Franchissez les frontières! Puisqu’il faut encore ces béquilles à votre infirmité, reportez-les plus loin, aux portes de l’Occident, aux bornes de l’Europe, jusqu’à ce que pas à pas vous arriviez au terme et que la ronde des hommes fasse le tour du globe, en se donnant la main...

Misérable écrivain, qui m’adresses des outrages, redescends en toi-même, ose t’examiner! Je t’ai donné le pouvoir de parler pour guider les hommes de ton peuple; et tu en as usé pour te tromper toi-même et pour les égarer; tu as enfoncé dans leur erreur ceux que tu devais sauver, tu as eu le triste courage de sacrifier à ton mensonge ceux que tu aimais:—ton fils. Maintenant, pauvre ruine, oseras-tu du moins t’offrir en spectacle aux autres et dire: «Voilà mon œuvre, ne l’imitez pas!»—Va, et que ton infortune puisse éviter ton sort à ceux qui viendront après! Ose parler! Crie-leur: