«Peuples, vous êtes fous. Vous tuez la patrie, en croyant la défendre. La patrie, c’est vous tous. Vos ennemis sont vos frères. Embrassez-vous, millions d’êtres!»
Le même silence parut engloutir ce nouveau cri. Clerambault vivait en dehors des milieux populaires, où ne lui eût point manqué la chaude sympathie des cœurs simples et sains. D’un écho éveillé par sa pensée, il ne percevait rien.
Mais quoiqu’il se vît seul, il savait qu’il ne l’était point. Deux sentiments extrêmes, qui paraissaient contraires,—sa modestie et sa foi,—s’unissaient pour lui dire: «Ce que tu penses, d’autres le pensent. Ta vérité est trop grande, et tu es trop petit, pour qu’elle n’existe qu’en toi. Ce que tu as pu voir, avec tes mauvais yeux, d’autres yeux en reçoivent, comme toi, la lumière. En ce moment la Grande Ourse s’incline à l’horizon. Des milliers de regards la contemplent peut-être. Tu ne vois pas les regards. Mais la flamme lointaine les marie à tes yeux.»
La solitude de l’esprit n’est qu’une illusion. Amèrement douloureuse, mais sans réalité profonde. Nous appartenons tous, même les plus indépendants, à une famille morale. Cette communauté d’esprits n’est pas groupée en un pays, ou en un temps. Ses éléments sont dispersés à travers les peuples et les siècles. Pour un conservateur, ils sont dans le passé. Les révolutionnaires et les persécutés les trouvent dans l’avenir. Avenir et passé ne sont pas moins réels que le présent immédiat, dont le mur borne les regards satisfaits du troupeau. Et le présent, lui-même, n’est pas tel que voudraient le faire croire les divisions arbitraires des États, des nations, et des religions. L’humanité actuelle est un bazar de pensées; sans les avoir triées, on les a mises en tas, que séparent des clôtures hâtivement construites: ainsi, les frères sont séparés des frères, et parqués avec des étrangers. Chaque État englobe des races différentes, qui ne sont nullement faites pour penser et agir ensemble; chacune des familles ou des belles familles morales qu’on appelle des patries, enveloppe des esprits qui, en fait, appartiennent à des familles différentes, actuelles, passées, ou à venir. Ne pouvant les absorber, elle les opprime; ils n’échappent à la destruction que par des subterfuges:—soumission apparente, rébellion intérieure,—ou par la fuite:—exilés volontaires, Heimatlos. Leur reprocher d’être insoumis à la patrie, c’est reprocher aux Irlandais, aux Polonais, d’échapper à l’engloutissement par l’Angleterre ou par la Prusse. Ici et là, ces hommes restent fidèles à la vraie Patrie. O vous qui prétendez que cette guerre a pour but de rendre à chaque peuple le droit de disposer de soi, quand rendrez-vous ce droit à la République dispersée des libres âmes du monde entier?
Cette République, Clerambault, isolé, savait qu’elle existait. Comme la Rome de Sertorius, elle était toute en lui. Toute en chacun de ceux,—les uns aux autres, inconnus,—pour qui elle est la Patrie.
Brusquement, la muraille de silence qui bloquait la parole de Clerambault, tomba. Et ce ne fut pas la voix d’un frère qui répondit à la sienne. Où la force de sympathie eût été trop faible pour rompre les barrières, la sottise et la haine aveuglément firent une brèche.
Après quelques semaines, Clerambault se croyait oublié et songeait à une publication nouvelle, quand un matin Léo Camus tomba chez lui, avec fracas. Il était crispé de colère. Avec un front tragique, il tendit à Clerambault un journal grand ouvert: