La virulence de l’article et la notoriété du chroniqueur firent du «cas Clerambault» un événement parisien. Il occupa la presse pendant près d’une semaine, ce qui était beaucoup pour ces cervelles d’oiseaux. Presque aucun ne chercha à lire les pages de Clerambault. Cela n’était plus nécessaire: Bertin les avait lues. La confrérie n’a pas l’habitude de refaire un travail superflu. Il ne s’agissait pas de lire. Il s’agissait de juger. Une curieuse «Union Sacrée» s’effectua sur le dos de Clerambault. Cléricaux, jacobins, s’entendirent pour l’exécuter. Du jour au lendemain, sans transition, l’homme hier admiré fut traîné dans la boue. Le poète national devint un ennemi public. Tous les Myrmidons de la presse y allèrent de leur invective héroïque. La plupart étalaient, avec leur mauvaise foi constitutive, une invraisemblable ignorance. Bien peu connaissaient les œuvres de Clerambault, c’est à peine s’ils savaient son nom et le titre d’un de ses volumes: cela ne les gênait pas plus pour le dénigrer maintenant que cela ne les avait gênés pour le célébrer naguère, quand la mode était pour lui. Maintenant, ils trouvaient dans tout ce qu’il avait écrit des traces de «bochisme». Leurs citations étaient, d’ailleurs, régulièrement inexactes. Un d’eux, dans la fougue de son réquisitoire, gratifia Clerambault de l’ouvrage d’un autre, qui, blêmissant de peur, protesta aussitôt avec indignation, en se désolidarisant de son dangereux confrère. Des amis, inquiets de leur intimité avec Clerambault, n’attendirent pas qu’on la leur rappelât: ils prirent les devants; ils lui adressèrent des «Lettres ouvertes», que les journaux publièrent en bonne place. Les uns, comme Bertin, joignaient à leur blâme public une adjuration emphatique de faire son mea culpa. D’autres, sans recourir même à ces ménagements, se séparaient de lui en termes amers et outrageants. Tant d’animosité bouleversa Clerambault. Elle ne pouvait être causée par ses seuls articles; il fallait qu’elle couvât déjà dans le cœur de ces hommes. Quoi!... Tant de haine cachée!... Qu’avait-il pu leur faire?... L’artiste qui a du succès ne se doute pas que, parmi les sourires de l’escorte, plus d’un cache les dents qui guettent l’heure de mordre.

Clerambault s’efforçait de dissimuler à sa femme les outrages des journaux. Ainsi qu’un collégien qui escamote ses mauvaises notes, il guettait l’heure du courrier pour faire disparaître les feuilles malfaisantes. Mais leur venin finit par infecter l’air même qu’on respirait. Mᵐᵉ Clerambault et Rosine eurent à subir, de leurs relations mondaines, des allusions blessantes, de menus affronts, des avanies. Avec l’instinct de justice qui caractérise la bête humaine, et spécialement femelle, on les rendait responsables des pensées de Clerambault, qu’elles connaissaient à peine et qu’elles n’approuvaient pas. (Ceux qui les incriminaient ne les connaissaient pas davantage.) Les plus polis usaient de réticences; ils évitaient ostensiblement de demander des nouvelles, de prononcer le nom de Clerambault... «Ne parlez pas de corde dans la maison d’un pendu!...» Ce silence calculé était plus injurieux qu’un blâme. On eût dit que Clerambault avait commis une escroquerie, ou bien un attentat à la pudeur. Mᵐᵉ Clerambault revenait, ulcérée. Rosine affectait de ne pas s’en soucier; mais Clerambault voyait qu’elle souffrait. Une amie, rencontrée dans la rue, passait sur le trottoir opposé et détournait la tête, pour ne pas les saluer. Rosine fut exclue d’un Comité de bienfaisance, où elle travaillait assidûment depuis plusieurs années.

Dans cette réprobation patriotique, les femmes se distinguaient par leur acharnement. L’appel de Clerambault au rapprochement et au pardon ne trouvait pas d’adversaires plus enragés.—Il en a été de même partout. La tyrannie de l’opinion publique, cette machine d’oppression, fabriquée par l’État moderne et plus despotique que lui, n’a pas eu, en temps de guerre, d’instruments plus féroces que certaines femmes. Bertrand Russell cite le cas d’un pauvre garçon, conducteur de tramway, marié, père de famille, réformé par l’armée, qui se suicida de désespoir, à la suite des insultes dont le poursuivaient les femmes du Middlesex. Dans tous les pays, des centaines de malheureux ont été, comme lui, traqués, affolés, livrés à la tuerie, par ces Bacchantes de la guerre... N’en soyons pas surpris! Il faut, pour n’avoir pas prévu cette frénésie, être de ceux qui, tel jusqu’alors Clerambault, vivent sur des opinions admises et des idéalisations de tout repos. En dépit des efforts de la femme afin de ressembler à l’idéal mensonger imaginé par l’homme pour sa satisfaction et sa tranquillité, la femme, même étiolée, émondée, ratissée, comme l’est celle d’aujourd’hui, est bien plus près que l’homme de la terre sauvage. Elle est à la source des instincts et plus richement pourvue en forces, qui ne sont ni morales ni immorales, mais animales toutes pures. Si l’amour est sa fonction principale, ce n’est pas l’amour sublimé par la raison, c’est l’amour à l’état brut, aveugle et délirant, où se mêlent égoïsme et sacrifice, également inconscients et tous deux au service des buts obscurs de l’espèce. Tous les enjolivements tendres et fleuris, dont le couple s’efforce de voiler ces forces qui l’effraient, sont un treillis de lianes au-dessus d’un torrent. Leur objet est de tromper. L’homme ne supporterait pas la vie, si son âme chétive voyait en face les grandes forces qui l’emportent. Son ingénieuse lâcheté s’évertue à les adapter mentalement à sa faiblesse: il ment avec l’amour, il ment avec la haine, il ment avec la femme, il ment avec la Patrie, il ment avec ses Dieux; il a si peur que la réalité apparue ne le fasse tomber en convulsions qu’il lui a substitué les fades chromos de son idéalisme.

La guerre faisait crouler le fragile rempart. Clerambault voyait tomber la robe de féline politesse dont s’habille la civilisation; et la bête cruelle apparaissait.

Les plus tolérants étaient, parmi les anciens amis de Clerambault, ceux qui tenaient au monde politique: députés, ministres d’hier ou de demain; habitués à manier le troupeau humain, ils savaient ce qu’il vaut! Les hardiesses de Clerambault leur semblaient bien naïves. Ils en pensaient vingt fois plus; mais ils trouvaient sot de le dire, dangereux de l’écrire, et plus dangereux encore d’y répondre: car ce que l’on attaque, on le fait connaître; et ce que l’on condamne, on consacre son importance. Aussi, leur avis eût-il été, sagement, de faire le silence sur ces écrits malencontreux, qu’eût négligés, d’elle-même, la conscience publique, somnolente et fourbue. Ç’a été, pendant la guerre, le mot d’ordre généralement observé en Allemagne, où les pouvoirs publics étouffaient sous les fleurs les écrivains révoltés, quand ils ne pouvaient pas sans bruit les étrangler. Mais l’esprit politique de la démocratie française est plus franc et plus borné. Elle ne connaît pas le silence. Bien loin de cacher ses haines, elle monte sur des tréteaux pour les expectorer. La Liberté française est comme celle de Rude: gueule ouverte, elle braille. Qui ne pense pas comme elle, aussitôt est un traître; il se trouve toujours quelque bas journaliste, pour dire de quel prix fut achetée cette voix libre; et vingt énergumènes ameuteront contre elle la fureur des badauds. Une fois la musique en train, rien à faire qu’à attendre que la violence s’épuise par son excès. En attendant, gare à la casse! Les prudents se mettent à l’abri, ou hurlent avec les loups.

Le directeur du journal, qui s’honorait de publier, depuis plusieurs années, des poésies de Clerambault, lui fit dire à l’oreille qu’il trouvait tout ce vacarme ridicule, qu’il n’y avait pas dans son cas de quoi fouetter un chat, mais qu’à son grand regret, il se voyait obligé, pour ses abonnés, de l’éreinter... Oh! avec toutes les formes!... Sans rancune, n’est-ce pas?...—En effet, rien de brutal: on se borna à le rendre ridicule.

Et jusqu’à Perrotin—(piteuse espèce humaine!) qui, dans une interview, ironisa brillamment Clerambault, fit rire à ses dépens, et pensait en cachette demeurer son ami!

Dans sa propre maison, Clerambault ne trouvait plus d’appui. Sa vieille compagne, qui depuis trente ans ne pensait que par lui, répétant ses pensées avant même de les comprendre, s’effrayait, s’indignait de ses paroles nouvelles, lui reprochait âprement le scandale soulevé, le tort fait à son nom, au nom de la famille, au souvenir du fils mort, à la sainte vengeance, à la patrie. Quant à Rosine, elle l’aimait toujours; mais elle ne comprenait plus. Une femme a rarement les exigences de l’esprit; elle n’a que celles du cœur. Il lui suffisait que son père ne s’associât point aux paroles de haine, qu’il restât pitoyable et bon. Elle ne désirait point qu’il traduisît ses sentiments en théories, ni surtout qu’il les proclamât. Elle avait le bon sens affectueux et pratique de celle qui sauve son cœur et s’accommode du reste. Elle ne comprenait pas cet inflexible besoin de logique, qui pousse l’homme à dévider les conséquences extrêmes de sa foi. Elle ne comprenait pas. Son heure était passée, l’heure où elle avait reçu et rempli, sans le savoir, la mission de relever maternellement son père, faible, incertain, brisé, de l’abriter sous son aile, de sauver sa conscience, de lui rendre le flambeau qu’il avait laissé tomber. Maintenant qu’il l’avait repris, son rôle, à elle, était accompli. Elle était redevenue la «petite fille», aimante, effacée, qui regarde les grands actes du monde avec des yeux un peu indifférents, et dans le fond de son âme, comme la phosphorescence de l’heure surnaturelle qu’elle a vécue, qu’elle couve religieusement, et qu’elle ne comprend plus.