—Mais il n’y a pas besoin de tout écrire...

Clerambault, attristé, essaya d’expliquer ce qui lui semblait évident, Rosine écoutait, répondait tranquillement; et la seule évidence fut qu’elle ne comprenait pas. Pour finir, elle embrassa encore son père, et dit:

—Moi, je t’ai dit ce que je crois. Mais tu sais mieux que moi. Ce n’est pas à moi de juger...

Elle rentra dans sa chambre, en souriant à son père; et elle ne se doutait pas qu’elle venait de lui retirer son meilleur appui.


L’attaque injurieuse ne resta pas isolée. Une fois le grelot attaché, il ne cessa plus de tinter. Mais dans le tumulte général, son bruit se fût perdu, sans l’acharnement d’une voix, qui groupa contre Clerambault tout le chœur des malignités diffuses.

C’était celle d’un de ses plus anciens amis, l’écrivain Octave Bertin. Ils avaient été camarades au lycée Henri IV. Le petit Parisien Bertin, fin, élégant, précoce, avait accueilli les avances gauches et enthousiastes de ce grand garçon qui arrivait de sa province, aussi dégingandé de corps que d’esprit, les bras, les jambes qui n’en finissaient pas dans des vêtements trop courts, un mélange de candeur, d’ignorance naïve, de mauvais goût, d’emphase, et de sève débordante, de saillies originales, d’images saisissantes. Rien n’avait échappé aux yeux malins et précis du jeune Bertin, ni les ridicules ni les richesses intérieures de Clerambault. Tout compte fait, il l’avait agréé pour intime. L’admiration que lui témoignait Clerambault n’avait pas été sans influence sur sa décision. Pendant plusieurs années, ils partagèrent la surabondance bavarde de leurs pensées juvéniles. Tous deux rêvaient d’être artistes, se lisaient leurs essais, s’escrimaient en d’interminables discussions. Bertin avait toujours le dernier mot,—comme il primait en tout. Clerambault ne songeait pas à lui contester sa supériorité; il l’eût beaucoup plutôt imposée à coups de poing à qui l’aurait niée. Il admirait bouche bée la virtuosité de pensée et de style de ce brillant garçon, qui récoltait en se jouant tous les succès universitaires et que ses maîtres voyaient d’avance appelé aux plus hautes destinées,—ils voulaient dire: officielles et académiques. Bertin l’entendait bien ainsi. Il était pressé de réussir, et pensait que le fruit de la gloire est meilleur, quand on le mange avec des dents de vingt ans. Il n’était pas sorti de l’École qu’il trouvait moyen de publier dans une grande revue parisienne une série d’Essais, qui lui valurent une immédiate notoriété. Sans même prendre haleine, il produisit coup sur coup un roman à la d’Annunzio, une comédie à la Rostand, un livre sur l’Amour, un autre sur la Réforme de la Constitution, une enquête sur le Modernisme, une monographie de Sarah Bernhardt, enfin des «Dialogues des vivants», dont la verve sarcastique et sagement dosée lui procura la chronique parisienne dans un des premiers journaux du boulevard. Après quoi, entré dans le journalisme, il y resta. Il était un des ornements du Tout-Paris des lettres, quand le nom de Clerambault était encore inconnu. Clerambault, lentement, prenait possession de son monde intérieur; il avait assez à faire de lutter contre lui-même, pour ne pas consacrer beaucoup de temps à la conquête du public. Aussi, ses premiers livres, péniblement édités, ne dépassèrent pas un cercle de dix lecteurs. Il faut rendre cette justice à Bertin qu’il était des dix, et qu’il savait apprécier le talent de Clerambault. Il le disait même, à l’occasion; et tant que Clerambault ne fut pas connu, il se donna le luxe de le défendre,—non sans ajouter aux éloges quelques conseils amicaux et protecteurs, que Clerambault ne suivait pas toujours, mais que toujours il écoutait avec le même respect affectueux.

Et puis, Clerambault fut connu. Et puis, ce fut la gloire. Bertin, bien étonné, content sincèrement du succès de l’ami, un peu vexé tout de même, laissait entendre qu’il le trouvait exagéré et que le meilleur Clerambault était le Clerambault inconnu,—celui d’avant la renommée. Il entreprenait parfois de le démontrer à Clerambault, qui ne disait ni oui ni non, car il n’en savait rien, et ne s’en occupait guère: il avait toujours une nouvelle œuvre en tête.—Les deux vieux camarades étaient restés en excellents termes; mais ils avaient laissé leurs relations peu à peu s’espacer.

La guerre avait fait de Bertin un furieux cocardier. Autrefois, au lycée, il scandalisait le provincial Clerambault par son irrespect effronté pour toutes les valeurs, politiques ou sociales: patrie, morale, religion. Dans ses œuvres littéraires, il avait continué de promener son anarchisme, mais sous une forme sceptique, mondaine et lassée, qui répondait au goût de sa riche clientèle. Avec cette clientèle et tous les fournisseurs, ses confrères de la presse et des théâtres du boulevard, ces petits-neveux de Parny et de Crébillon junior, il s’érigea soudain en Brutus, immolant ses fils. Son excuse d’ailleurs était qu’il n’en avait pas. Mais peut-être le regrettait-il.

Clerambault n’avait rien à lui reprocher; aussi n’y songeait-il point. Mais il songeait encore moins que son vieux camarade l’amoraliste se ferait contre lui le procureur de la Patrie outragée. Était-ce seulement de la Patrie? La furieuse diatribe que Bertin déversa sur Clerambault décelait, semblait-il, un ressentiment personnel, que Clerambault ne s’expliquait pas. Dans le désarroi des esprits, il eût été compréhensible que Bertin fût choqué par la pensée de Clerambault et s’en expliquât avec lui, librement, seul à seul.—Mais, sans le prévenir, il débutait par une exécution publique. En première page de son journal, il l’empoignait, avec une violence inouïe. Il n’attaquait pas seulement ses idées, mais son caractère. De la crise de conscience tragique de Clerambault, il faisait un accès de mégalomanie littéraire, dont était responsable un succès disproportionné. On eût dit qu’il cherchât les termes les plus blessants pour l’amour-propre de Clerambault. Il terminait sur un ton de supériorité outrageante, en le sommant de rétracter ses erreurs.