(Un confrère parisien lui téléphonait, de la rédaction d’un journal.)

Il continuait de ne pas comprendre:

—Je ne saisis pas... Jaurès... Eh bien! Jaurès?... Ah! Mon Dieu!...

Maxime, poussé par une appréhension secrète, suivait de loin l’entretien; il se précipita pour reprendre des mains de son père l’appareil, que Clerambault laissait tomber avec un geste de désespoir.

—Allo!... allo!... Vous dites? Jaurès assassiné!...

Les exclamations de douleur et de colère se croisaient sur le fil. Maxime écoutait les détails, qu’il redisait aux siens, d’une voix hachée. Rosine avait ramené Clerambault près de la table. Il s’assit, écrasé. L’ombre d’un malheur immense, tel le Destin antique, pesait sur la maison. Ce n’était pas seulement l’ami, dont la disparition serrait le cœur,—le bon, le joyeux visage, la main cordiale, la voix qui dissipait les nuées... C’était le dernier espoir des peuples menacés, le seul homme qui pût (ils le croyaient du moins, avec une confiance enfantine et touchante) conjurer l’orage amassé. Lui tombé, comme Atlas, le ciel croulait.

Maxime courut à la gare. Il allait prendre les nouvelles à Paris et promettait de revenir, dans la nuit. Clerambault resta à la maison isolée, d’où l’on voyait au loin la grande phosphorescence de la Ville. Il n’avait pas bougé de la chaise où il s’était affalé, dans un état de stupeur. La catastrophe était en marche: cette fois, il n’en doutait plus: déjà, elle était entrée. Mᵐᵉ Clerambault tâcha de le faire coucher: il ne voulut rien entendre. Sa pensée était en ruines; il n’y pouvait rien distinguer de ferme et de constant, faire l’ordre, suivre une idée. Sa demeure intérieure s’était effondrée; dans la poussière qui s’élevait des plâtras, impossible de voir ce qui restait intact, il semblait qu’il ne restât plus rien. Un amas de souffrances. Clerambault les contemplait d’un œil stupide, sans s’apercevoir de ses larmes qui coulaient.

Maxime ne revenait pas. Il avait été pris par l’excitation de Paris. Vers une heure de la nuit, Mᵐᵉ Clerambault, qui s’était couchée, vint chercher son mari et réussit à le ramener dans leur chambre commune. Il se coucha aussi. Mais quand Pauline fut endormie, (elle, l’inquiétude la faisait dormir!) il sortit du lit et retourna dans la pièce voisine. Il suffoquait, il gémissait; sa souffrance était si compacte et si dense qu’elle ne lui laissait plus l’espace de respirer. Avec l’hyperesthésie prophétique de l’artiste, qui vit souvent avec plus d’intensité dans le lendemain que dans l’instant présent, il embrassait tout ce qui allait venir, d’un regard d’épouvante et d’un cœur crucifié. Cette guerre inévitable entre les plus grands peuples du monde lui apparaissait comme la faillite de la civilisation, la ruine des espoirs les plus saints en la fraternité humaine. Il était pénétré d’horreur par la vision de cette humanité folle, qui sacrifiait ses trésors les plus précieux, ses forces, son génie, ses plus hautes vertus, à l’idole bestiale de la guerre. Une agonie morale, une communion déchirante avec les millions de malheureux. A quoi bon, à quoi bon, les efforts des siècles? Le vide lui étreignait le cœur. Il sentait qu’il ne pourrait plus vivre, si sa foi dans la raison des hommes et leur amour mutuel était détruite, s’il lui fallait reconnaître que son Credo de vie et d’art était une erreur, que le mot de l’énigme du monde était le noir pessimisme. Et il était trop lâche, pour le regarder en face; il en détournait les yeux, avec effroi. Mais le monstre était là et lui soufflait au visage. Et Clerambault suppliait (il ne savait qui ni quoi) que cela ne fût pas, que cela ne fût pas! Tout, plutôt qu’une telle vérité. Mais la vérité dévorante se tenait derrière la porte! qui s’ouvrait. Toute la nuit, Clerambault lutta, pour repousser la porte...

Jusqu’à ce que, vers le matin, commença de poindre un instinct animal, venu on ne sait d’où, qui faisait dévier le désespoir vers le sourd besoin de lui trouver une cause précise et limitée, d’objectiver le mal dans un homme, dans un groupe d’hommes, et de se décharger colériquement sur eux de la misère de l’univers... Ce ne fut encore qu’une brève apparition,—premiers effluves lointains d’une âme étrangère, obscure, énorme, impérieuse, prête à faire irruption,—de l’Ame multitudinaire...

Elle prit forme avec l’arrivée de Maxime, qui en rapportait le suint, toute la nuit ramassé dans les rues de Paris. Tous les plis de ses vêtements, tous les poils de son corps en étaient imprégnés. Harassé, exalté, il ne voulait pas s’asseoir, il ne songeait qu’à repartir. Le décret de mobilisation paraîtrait aujourd’hui. La guerre était certaine. Elle était nécessaire. Elle était bienfaisante. Il fallait en finir. L’avenir de l’humanité était en jeu. Les libertés du monde étaient menacées. Ils avaient escompté le meurtre de Jaurès, pour semer les divisions et soulever l’émeute dans la patrie attaquée. Mais toute la nation se dressait, serrée autour de ses chefs. Les jours sublimes de la grande Révolution allaient renaître... Clerambault ne discutait pas ces assertions; à peine disait-il: